Qu'aurions-nous su... ?
Le matinaute
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chronique

Qu'aurions-nous su... ?

Si l'affaire ne s'était pas terminée comme elle s'est terminée, qu'aurions-nous su ? Si on n'avait pas retrouvé sur un trottoir le corps décapité de Samuel Paty, qu'aurions-nous su de la campagne déclenchée contre le professeur sur les réseaux sociaux par ce père d'élève, Brahim Chnina, et le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui ? Qu'aurions-nous su des pressions hypocrites de sa propre hiérarchie ? Aurions-nous su que des vidéos le traitant de "voyou" étaient massivement partagées jusqu'en Algérie ? Aurions-nous su que la principale de son collège avait reçu, dans son bureau, Chnina et Sefrioui, qu'ils avaient peut-être, devant elle, traité l'enseignant de voyou, sans qu'elle les jette immédiatement dehors ? Le simple fait qu'une principale reçoive un islamiste extérieur à l'établissement, n'est-il pas une pression ?

Aurions-nous su qu'une "mission laïcité" était venue au collège, pour rappeler à Samuel Paty "les règles de la laïcité et de la neutralité" ? Aurions-nous su qu'il avait été demandé par sa principale à Paty de s' excuser (ce qu'il avait fait) s'il avait été "maladroit" ? Entendons-nous bien : je n'élude pas la question de la "maladresse". Ce dessin de Coco, dans Charlie, (pas envie de le reproduire ici, il est et ) était-il le meilleur support possible d'un cours sur la liberté d'expression ? Nous y reviendrons. Mais si vraiment Samuel Paty s'est excusé, j'y vois le signe de sa bonne foi, dans cette guerre où aucun belligérant ne s'excuse jamais.

Qu'aurions-nous su  ? Question rhétorique. Nous n'aurions évidemment jamais rien su. L'affaire ne serait pas arrivée à nos oreilles, puisqu'un rapport du Renseignement Territorial, exhumé au cours du week-end par plusieurs médias, estimait que l'affaire était en voie d'apaisement. Puisqu'on a pu voir à l'oeuvre, dans ce rapport même, la mécanique de l'atténuation, l'Inspection Académique estimant qu'elle était simplement venue "rappeler les règles de laïcité et de neutralité" à Samuel Paty, et le ministre Jean-Michel Blanquer rappelant pour sa part benoîtement que "l'institution avait toujours soutenu Samuel Paty". Fermez le ban.

Se poser la question, et y répondre, c'est s'en poser immédiatement une autre. L'offensive Chnina / Sefrioui est-elle un cas unique, exceptionnel  ? Ou bien des campagnes d'intimidation de ce type contre des enseignants et leurs chefs d'établissements sont-elles fréquentes, et enterrées par les hiérarchies éducative et policière, au nom de leur sacro-sainte valeur commune, "pas de vagues" ?

Ce que l'on peut appeler "atteintes à la laïcité", ou bien "pressions religieuses sur l'école" (ou sur l'hôpital, ou sur la police, ou sur toute autre institution), fait l'objet depuis des années de deux narrations médiatiques opposées, et incompatibles. Une narration dramatisante (c'est partout), et une narration atténuante (allons, le plus souvent, ça ne se passe pas si mal). Avons-nous, ici, sur ce site, au nom d'une population dominée soumise à une narration dominante, trop adhéré aux récits atténuants ? A chacun de le dire, toutes les pièces sont disponibles, et tous les débats légitimes. Ce qui est certain, c'est que presque à chaque fois que nous avons enquêté sur des enquêtes dramatisantes chez nos confrères, nous en avons découvert les failles, les approximations, les orchestrations. C'est vrai aussi bien pour le livre sur la Seine-Saint-Denis coordonné par les deux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme (notre émission ici) que ces tout derniers jours encore, pour le reportage peu convaincant du Parisien, orchestré en sous-main par un vice-président du Conseil régional d'Ile-de-France, Patrick Karam (notre dernière émission ici).

Que ces enquêtes dramatisantes soient orchestrées et dopées par l'islamophobie ambiante signifie-t-il que les intimidations islamistes n'existent pas, et que Brahim Chnina est un cas exceptionnel ? Quelle instance fiable répondra ? Si l'affaire ne s'était pas terminée comme elle s'est terminée, qu'aurions-nous su ?



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Blasphèmes : oui, mais tous !

 

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