Pinault amateur d'art, une enquête autoréalisatrice
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Pinault amateur d'art, une enquête autoréalisatrice

"De la confiture aux cochons !" s'indigne le journaliste du Monde Philippe Ridet, à propos des commentaires "affligeants" d'internautes ayant accueilli le grand portrait-enquête, par sa consoeur Raphaëlle Bacqué, du milliardaire François Pinault en collectionneur de haut vol d'art contemporain. Pourquoi ce long papier, qui se lit avec gourmandise jusqu'à la dernière ligne, est-il si mal accueilli par les commentaires du site du journal ? Risquons une explication, à destination de mes deux talentueux confrères.

Créditons d'abord l'article d'une certaine intrépidité.  En citant la pique de Pinault sur Macron qui "ne comprend pas les petites gens", pique qui a buzzé tout le week-end, Bacqué a sûrement fait sourire, mais s'est sans doute fermée aussi à jamais les portes du milliardaire (qui a mollement démenti). Dans ce milieu, ces choses-là ne se disent pas aux journalistes. Il est probable qu'elle s'en fiche. En outre, ce portrait élogieux du rival historique de Bernard Arnault, lié familialement au patron-actionnaire Xavier Niel, ne plaira pas forcément dans le clan dudit patron-actionnaire. Mais passons.

Même si ce portrait fourmille de notations sur le vif, d'anecdotes, de citations, il cède à une complaisance de chaque paragraphe envers son sujet. Ce n'est pas seulement une question de vocabulaire ("amateur pointu" "homme d'affaires averti", "façon étourdissante d'acheter", "sens de la manoeuvre foudroyante", se succèdent tout au long de l'article). C'est surtout, plus insidieusement, une question de construction. Les 26 premiers paragraphes sont consacrés à la sûreté de goût du milliardaire,  à l'histoire de sa passion pour l'art, et à quelques autres épisodes, dont une visite du camp de Mauthausen avec l'ancien résistant et déporté Pierre Daix (anecdote de légitimation par la Résistance). C'est seulement au 27e paragraphe qu'arrivent les mots qui fâchent : défiscalisation, opacité, réduction de l'impôt de la Financière Pinault (où le lecteur comprend enfin que Pinault, par le biais de réductions d'impôts, fait partiellement payer ses élans artistiques par le contribuable). A effleurer ces sujets, sont consacrés 4 paragraphes (du 27e au 30e), après quoi les 25 derniers (du 31e au 56e) reviennent à des sujets valorisants : liens avec les politiques, fidélité en amitié (Jacques Chirac, Pierre Daix encore) reportage sur le terrain dans une vente de Christie's (maison qui appartient à Pinault), etc. 

Sans l'écrire explicitement, Raphaëlle Bacqué établit ainsi une hiérarchie entre les motivations du "collectionneur" : la sincérité de l'amour de l'art vient en premier, les autres motivations (optimisation fiscale, constitution d'une "image" pour le groupe de l'homme d'affaires) apparaissant comme secondaires.

Pourquoi François Pinault, en achetant massivement un artiste émergent, fait-il s'envoler sa cote ? Est-ce parce que "lemarché" croit à l'infaillibilité du goût du milliardaire, ou bien parce que "lemarché" anticipe l'envol mécanique de la cote de l'artiste acheté par Pinault ? Si le sujet n'est pas fouillé en tant que tel, l'article en fournit une implacable démonstration. En accréditant la première hypothèse, le portrait du Monde renforce la seconde.

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