Migrants contre tracteurs
Le matinaute
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Migrants contre tracteurs

Elle n'a pas fini de le payer, "la presse française", d'être la seule presse européenne

à être restée aveugle comme un seul homme à "la" photo du petit Aylan (voir la chronique du matinaute d'hier). Mentalité racornie, "réflexes journalistiques émoussés" (Thomas Legrand, sur France Inter ce matin), idéologiquement inféodée au FN : internautes et éditorialistes audiovisuels ne se privent pas de cogner sur elle. Plus précisément, sur la poignée de quotidiens nationaux survivants (Libé, Le Figaro, Le Parisien, L'Huma, La Croix) qui se sont abstenus, ont refusé, n'ont pas pensé, n'ont pas eu le réflexe, de publier "la" photo (la publication à la Une par Le Monde ne compte pas, le journal bouclant le lendemain, et ayant donc intégré l'impact international de la photo avant de prendre sa décision).

Petites causes, grands effets. A ce jour, seul le numéro Deux de Libé, Johan Hufnagel, a tenté une douloureuse introspection, en se repassant le film du ratage. "La réponse est malheureusement simple : nous ne l'avons pas vue" commence Hufnagel. Avant de nuancer quelques lignes plus loin. Plus précisément, "ceux qui l'ont vue ont eu un mouvement de recul", et la photo a été "trop rapidement jugée trop dure pour être publiée." C'est ce "mouvement de recul", qu'il faudrait disséquer. Ce réflexe mécanique consistant à appliquer au "dossier des migrants" les critères journalistiques ordinaires, sans en prendre la mesure historique. Cette incapacité à saisir, quand il passe, l'instant décisif, cette hantise de tout journaliste : et si je m'étais trouvé place de la Bastille, le 14 juillet 1789, aurais-je moi-même pris immédiatement la mesure de l'événement, et immédiatement distingué cette journée révolutionnaire de toutes celles qui, depuis plusieurs semaines, l'avaient précédée ?

A cet égard, l'unanimité de la presse britannique est symétriquement saisissante, y compris celle des journaux les plus outranciers, les jours précédents encore, à l'égard de tout penny dépensé en faveur des migrants. Hufnagel se défend de toute contamination lepénoïde inconsciente, en rappelant que Libé, lui, a consacré six Unes aux migrants depuis le mois de juin. Restera pourtant, impitoyable, l'image, ou plutôt la non-image de la cécité collective de la presse française, préférant consacrer ses Unes aux tracteurs à l'assaut de Paris, plutôt qu'au petit noyé. Paysans français contre miséreux étrangers, Corrèze contre Zambèze, vieille empoignade impitoyable des signifiants. Libé, journal "pro-migrants", trouve la photo trop dure, quand le Daily Mail, journal "anti-migrants", la propulse à la Une. Allez comprendre, mais l'effet d'optique restera.

Tiens, les paysans, justement. Libé et Le Monde révèlent ce matin de conserve que Marine Le Pen tient, sous le pseudonyme de Anne Lalanne, un compte Twitter personnel clandestin. Tiens tiens. Précipitons-nous. Quelle est la dernière activité de ce compte ? Un retweet, le 10 août, par "Anne Lalanne" d'un tweet du député FN Gilbert Collard, opposant justement la prodigalité européenne en faveur des migrants, à la supposée pingrerie des mêmes institutions envers "nos pauvres paysans". Migrants contre paysans, encore. Maudits effets d'optique, décidément.

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