Mélenchon, la citation tronquée et les bulles
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Mélenchon, la citation tronquée et les bulles

Des effets pervers du fact-checking. Rectifier mensonges et intox, c'est très bien.

L'inconvénient, c'est que la rectification colporte l'intox, même rectifiée, dans des sphères qu'elle n'avait pas atteintes jusque là à la seule force de ses petits bras. Un petit sondage : vous le saviez, vous, qu'il paraitrait que Mélenchon, en 1991, aurait déclaré "le seul parti qui réhabilite la politique, aujourd'hui, c'est le Front National"  ? Moi non plus. Eh bien on avait raison de ne pas le savoir. Parce qu'il n'a pas tout à fait dit ça. Enfin si, mais la phrase complète est : "je vais vous dire quelque chose d'affreux, le  parti qui réhabilite la politique, aujourd'hui, c'est le Front National".

La citation provient d'une interview accordée à feu le Quotidien de Paris, quotidien de droite du siècle dernier. Le PS -dont Mélenchon est encore dirigeant- vient de se prendre une gamelle à une cantonale partielle du Gard. Un titre incomplet du Monde, à l'époque, fait courir la citation tronquée. Tronquée, mais fausse ? Je laisse mélenchoniens et mélenchonologues débattre si le second membre de la phrase peut être valablement lu sans le premier. La citation peut en tout cas s'inscrire dans la longue tradition des citations boiteuses, à la manière de "Al Nosra fait du bon boulot en Syrie" -citation attribuée à Fabius à la suite, là encore, d'une retranscription ambigüe du Monde (toute l'histoire est là)-, et censée démontrer sa complaisance à l'égard de la branche syrienne d'Al Qaida, alors qu'elle montre surtout le refus absolu de l'ex-ministre de se mouiller dans quelque prise de position que ce soit (nuance mince, j'en conviens, mais nuance).

Si nous ne connaissions pas la citation de Mélenchon, c'est parce que nous ne sommes pas dans la bonne bulle. Je veux dire, pas dans la bulle de la fachosphère, sur la page Facebook "on aime la France", où la citation incomplète a été partagée 15 000 fois en 24 heures. Et vous et moi serions encore dans l'ignorance de cette forte déclaration, si le site CrossCheck ne s'était pas mis en tête de lui restituer sa forme originelle. On vous a déjà annoncé la naissance de ce site anti fake news, sous les bénédictions conjointes de Facebook et Google, avec très peu de moyens, et beaucoup d'étudiants en journalisme. Effet pervers, donc : colporter le mensonge, auprès d'un public qui n'a pas été atteint. Les atteints par le mensonge, eux, le seront-ils aussi par l'antidote ? Sont-ils réceptifs à l'antidote ? Dans le doute, il me semble en effet préférable de jeter un rectificatif à la mer, plutôt que de ne rien faire. Mais de préférence, si l'énormité du mensonge rectifié le justifie. Sur ces entrefaites, le matinaute s'accorde quelques vacances de printemps. Mais reviendra dès que nécessaire.

 

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