Les trois Bretécher
Le matinaute
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chronique

Les trois Bretécher

Des canapés, dont seuls dépassent par le bas des pieds immenses dans des pompes informes, au moins du 47 fillette, et par le haut la languissante fumée des blondes ou des cigarillos. C'est par cet acte de délation hebdomadaire de sa tribu des Frustrés, qu'éclate dans les années 70 le talent propre de Claire Bretécher, dont on annonce hier la disparition. C'est par les Frustrés, que se fait entendre son impitoyable ironie. Jusqu'alors, à mes yeux d'enfant, elle était noyée dans les talents profus dont déborde Pilote, avant d'être multi-icônisée par Gotlib lors de l'échappée du trio avec Mandryka, qui s'en va fonder L'Echo des Savanes loin de papa Goscinny, inaugurant une improbable psychanalyse en trio publique -et lubrique. "On a fondé L'Echo des savanes pour être seuls avec Claire", dit dans une planche Gotlib (ou Mandryka, je ne sais plus), et l'aveu est parfaitement vraisemblable. Quel mec n'aurait pas envie d'être seul avec Claire, dont la télé révèle les moues sublimes à la Bardot, alors qu'elle se dessinait Cellulite ?

Les Frustrés, donc. Par rapport à la dénonciation hargneuse, sans pitié puisque vue de la droite réac, d'un Lauzier,  Bretécher balance complice sur les révolutionnaires en canapé, ancêtres des bobos. Elle balance tendre. Forcément, puisqu'elle balance de l'intérieur. Elle balance résignée. Forcément, puisqu'elle se balance elle-même. Elle s'inclut dans la délation, trônant même au centre du tableau. Non, on ne changera jamais le monde, d'ailleurs c'est l'heure de changer la couche du petit. Et bien sûr, c'est Madame qui s'y colle. Il faut que L'Obs soit un peu maso, pour la publier chaque semaine, mais on le sait, qu'ils sont un peu masos, puisque justement, elle les dessine masos. Bref, on est dans la boucle de l'absolution par l'autodérision, mais le système tourne. Accessoirement, les Frustrés offrent aux lecteurs un aperçu voyeur sur la tribu Obs. Voilà donc ce qu'il y a, sous ces démonstrations implacables et brillantes ! Cette impuissance verbeuse et tabagique, noyée dans de profonds canapés. Jean Daniel racontera dans une préface avoir demandé à la dessinatrice de documenter "nos secrets accommodements avec le ciel des idéologies". Comme c'est bien dit. Mission accomplie.

Puis vient en temps réel la troisième Bretécher, celle de l'épopée de la maternité. Grossesses, bébés, chiards surdoués à salopette, ados à hormones, invention d'un vocabulaire. Bretécher crée une oeuvre sans jamais sortir de chez elle, sinon pour aller, par crises, claquer ses droits d'autrice en fringues. Evidemment, une oeuvre, une grande fresque générationnelle, même si j'apprends ce matin qu'elle n'a pas eu droit à une rétrospective digne de ce nom avant 2015. Voilà voilà. Ca va la faire bien rire, avec Gotlib. J'aimerais bien savoir comment ils vont dessiner cette blague-là. Salut, amie.


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Lauzier, génie réac

 

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