Esclavage : le petit nègre fait de la résistance
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Esclavage : le petit nègre fait de la résistance

Le petit nègre n'est pas mort. Alors que tombent des deux côtés de l'Atlantique les statues des gloires de l'esclavagisme et des empires coloniaux, le petit nègre fait de la résistance. Je veux dire, le parler petit nègre : cette manière de restituer dans la littérature ou le cinéma la langue parlée des Noirs, par la suppression des "r". Si vous voulez des exemples, reportez vous à votre exemplaire de Tintin au Congo, et à cette chronique magistrale de Alain Korkos. Ou alors, à cette phrase "C'est-y la bonne de vot'enfant? Ma'ame Sca'lett, elle est t'op jeune pou' s'occuper du fils de missié Cha'les!"

Je ne choisis pas la phrase au hasard. Les inguérissables des peplums auront reconnu une réplique de Autant en emporte le vent, fresque immortelle à la gloire du Vieux Sud esclavagiste et familial d'avant la guerre de Sécession. Comme toutes les traces glorificatrices de l'esclavage, le film souffre de l'effet Floyd. La plateforme américaine HBO l'a précipitamment retiré de son catalogue, en attendant de lui adjoindre un avertissement "contextualisant" (un peu à la manière Mein Kampf, non, je plaisante). 

Mais la bataille se déroule aussi en France, où les droits du roman de Margaret Mitchell sont entrés dans le domaine public au début de l'année. Spécialiste de la littérature américaine, le petit éditeur Gallmeister, en prévision, avait travaillé à une nouvelle traduction. Ainsi, la phrase citée plus haut devenait : "C'est la nurse de vot'enfant? Ma'ame Scarlett, l'est trop jeune pour s'occuper du seul bébé de m'sieur Charles!" Ce n'est pas seulement, comme titre Le Figaro, un "coup de jeune". C'est aussi une re-traduction marquée par le souci antiraciste, même si cette Révolution reste inachevée. Le "r", banni par la traduction originelle "ptit nèg" de Pierre François Caillé en 1939, n'est pas totalement réhabilité. Il manque toujours à l'appel dans "vot'enfant". Mais ce métaplasme (il me semble que cette suppression s'appelle ainsi, vous me corrigerez) peut ici passer pour du simple langage parlé populaire. La traduction est un art passionnant, mais difficile (voir notre émission).

Détenteur des droits de Autant en emporte le vent jusqu'au début 2020, Gallimard aurait pu aussi anticiper, en se colletant à une nouvelle traduction moins tintinesque, voire tout simplement laisser faire Gallmeister. Mais non. Le prestigieux éditeur des pamphlets antisémites de Céline et de Gabriel Matzneff a choisi de publier en Folio une simple réédition de sa traduction originelle, le même jour que la sortie du volume de Gallmeister, en se prémunissant des critiques par l'exhumation d'une lettre de Mitchell au traducteur Caillé : "Je crois que votre traduction est la seule traduction étrangère de mon livre dans laquelle les personnages nègres parlent en dialecte".  Le même jour. Comme l'affirmait sans rire une responsable de la maison, entendue ce matin à la radio, ce n'est pas un acte hostile : Gallimard aurait pu décider de publier sa propre réédition avant la sortie du Gallmeister. Dis Missié Gallima', pourquoi k'ti t'acc'oches au ptit nèg' ?


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Autant en avertit le vent

 

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