Cent mille morts : hommage aujourd'hui, oubli demain
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Cent mille morts : hommage aujourd'hui, oubli demain

A en croire des fuites de presse, Emmanuel Macron a prévu de célébrer le cap des 100 000 morts français du COVID, en  s'entretenant en distanciel avec des familles de victimes, devant une caméra, mais sans prononcer aucun discours. Dommage. J'imagine bien la cérémonie dans la cour des Invalides, avec un respirateur sur le cercueil du #100 000, drapé de tricolore. Ou un masque, tiens. Ce serait sobre et chic, un masque, comme le crayon sur le cercueil de Jean d'Ormesson (voir notre émission)

Ces indiscrétions de presse ne disent pas comment ces familles seront castées. Choisira-t-on des morts jeunes, pour mobiliser l'insouciante jeunesse ? Mais victimes de quel variant ? Les choisira-t-on enrobés, ou maigres ? Atteints de comorbidité, et si oui lesquelles ? Première ligne, deuxième ligne ? Attention à ne pas faire de jaloux. Une si délicate affaire suppose -au moins- le savoir-faire de McKinsey. Ce n'est pas une mince affaire, que de choisir un "bon" cent millième mort.  Je plaisante, mais comment ne pas plaisanter sur une information en elle-même si gorafique ?

Quoi qu'il en soit, Le Monde a décidé de prendre de l'avance, en publiant dès aujourd'hui plusieurs articles et une spectaculaire infographie sur le cap des 100 000 morts. 100 000, c'est cela. Tous ces points. 

Chaque point figure un mort. On sent l'effort pour rendre le nombre visible, visuel -même si les articles relativisent ce nombre, en expliquant que "les décès par Covid-19 ont frappé en partie des personnes fragiles souffrant d’autres maladies. Une fraction d’entre elles seraient de toute façon décédées en 2020, même en l’absence d’épidémie".

Visualiser aujourd'hui, pour oublier demain ? Que ferons-nous, "en tant que société, dans quelques mois, quand la tempête sera passée, et que nous aurons touché l’autre rive de cet océan démonté, se demande Hervé MorinLes oublierons-nous ? Ou ferons-nous en sorte que le monde d’après ne permette plus une telle tragédie ?" Graves questions, auxquelles répond comme par avance, dans un autre article de Chloé Hecketsweiler, le chercheur Jocelyn Raude, qui "s’attend à ce que ces décès sombrent assez vite dans l’oubli, comme les millions de morts de la grippe espagnole, voici un siècle, qui ne réémergent dans les mémoires que pour les nouvelles pandémies. « Lorsqu’on regarde les documents historiques qui suivent les grandes épidémies, ces tragédies sont assez peu présentes ». 

Rendre visible, donc, et célébrer, en préparant l'amnésie de demain. Aucune indiscrétion de presse n'indique que Emmanuel Macron ait prévu, pour célébrer le cent millième mort, d'augmenter significativement le budget de la recherche fondamentale, ou de mener une énergique politique hospitalière.


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