Boutcha, Timisoara et Oradour
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Boutcha, Timisoara et Oradour

D'abord on n'y croit pas. Trop c'est trop. Ces corps de civils dispersés dans la rue principale de Boutcha, assassinés souvent d'une balle dans la nuque, ces quelque 410 victimes civiles, tuées par armes automatiques, dénombrées dans les territoires libérés selon la procureure générale d'Ukraine, trop c'est trop. Et les ongles peints d'une femme. Et les morts à vélo, comme le montre cette photo du Monde. À vélo ! Trop c'est trop. Remontent irrésistiblement à la mémoire d'un homme de ma génération les souvenirs de Timisoara, en 1989. La découverte de ce charnier en Roumanie, d'abord mis par la presse occidentale sur le compte de la Securitate du dictateur communiste Ceausescu, avant qu'on réalise qu'il s'agissait de corps réservés aux autopsies, dans la faculté de médecine. 

"On est dans le domaine de l'inconcevable", dit, voix étranglée, l'envoyé spécial de la télévision suisse, après avoir rapporté des témoignages d'habitants sur le "safari" réalisé par les Russes dans cette ville proche de Kyiv où, dès l'invasion, ils s'étaient heurtés à une puissante résistance, dont témoignent les images de la longue file de chars calcinés. Non pas que les quelques 400 morts soient de faux morts. Mais d'autres scénarios que des exécutions de masse par une armée vaincue sont imaginables, par exemple des règlements de comptes entre pro et anti-Russes de la ville, après un mois d'occupation. "Il faudra des semaines, des mois d’enquête pour comprendre avec précision l’enfer qu’ont vécu les victimes de la région, déterminer les causes de leur mort, et faire la part entre ceux qui ont été tués dans les combats et les bombardements et ceux qui ont été exécutés de sang-froid" dit Rémy Ourdan, du Monde, vieux routier de la "lecture" de corps découverts en zone de guerre

"Inconcevable" ? Oui et non. Car si Timisoara remonte en mémoire, remonte aussi le souvenir plus lointain d'Oradour-sur-Glane, l'extermination dans le Limousin d'un village entier, brûlé vif dans l'église, par l'armée allemande en retraite, en 1944, après qu'elle avait essuyé des tirs de partisans. L'assassinat de masse par une armée vaincue, pratiquant la terre brûlée, est hélas un scénario vraisemblable. Et il faut, aujourd'hui, vivre avec l'inconcevable. L'invasion de l'Ukraine par Poutine, après tout, était elle-même inconcevable.

Restera à expliquer l'inconcevable. Là encore, il  faudra du temps. Et, peut-être,  relier le massacre de Boutcha à ce que nous expliquait au même moment l'universitaire Anna Colin-Lebedev : la construction par Poutine, depuis des années, d'un monument mémoriel autour de la victoire de 1945, et l'assimilation au nazisme de tout peuple contestant la suprématie russe. "C’est des nazis que les soldats russes s’attendaient à avoir en face d’eux, avance la chercheuse. Pour les familles des soldats russes tués, c’est par des nazis que leurs enfants ont été exécutés. Tant que cette équivalence peut être établie, le tableau est cohérent pour la population russe."



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