À Amiens, Ruffin déverrouille "les fâchés"
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À Amiens, Ruffin déverrouille "les fâchés"

Le député François Ruffin, "c'est le pas de côté dans le pas de côté", c'est une voix pas très "woke" et notamment préoccupée par l'insécurité au sein du mouvement des Insoumis. Daniel Schneidermann a suivi sa campagne à Amiens, et découvert le soutien fervent des femmes qui travaillent dans les métiers du soin ou du ménage, dont il a révélé les conditions de vie dans son dernier film.

AMIENS (Somme). Au pied des tours d'Amiens serpente un curieux carnaval. Jongleur, cracheur de feu, acrobates. Le camion-sono tympannise Merci patron (Les Charlots) et J'veux du soleil (Au p'tit bonheur).  Et au milieu de ces titres évocateurs de ses films, la silhouette et la voix d'un mince candidat-reporter-cinéaste au bafouillement désormais célèbre, vu sur des dizaines de vidéos dans les cinq dernières années, et entendu dans autant de Matinales radio. François Ruffin se place. Empoigne le micro. Immédiatement derrière lui, quatre ruffinettes portant banderole s'empressent de lui faire un décor. Et le candidat interpelle. "Vous madame, là-haut, au huitième étage, est-ce que votre salaire a triplé ?" Hochement de tête de la tache en bleu. "Parce que la fortune des cinq familles les plus riches de France, dans les cinq dernières années, elle a triplé..."  Appelant sa suppléante, Hayat Matboua : "Je vous présente Hayat, elle est AESH (accompagnante d'élève en situation de handicap, ndr). T'es payée combien, Hayat ?" "870 euros." "Donc en un an, autant que Jeff Bezos en trois secondes. Et tu paies tes impôts en France, Hayat ?" Trois minutes chrono. 

Et tambours et acrobates repartent vers la tour suivante. Trop rapide ? Ruffin : "T'as vu les gens au balcon, avec leurs téléphones ? Ça veut dire qu'ils le mettent sur les réseaux. Tous leurs amis vont le voir. Et c'est notre deuxième passage. Ces tours, on les a déjà faites en porte-à-porte. On a tapé 80 % des portes de la circo". Et d'ailleurs, la magie opère. Quelques semaines plus tôt, la bande à Ruffin avait à peine envisagé une pétition pour la réparation des balançoires d'un espace jeux...  que trois balançoires étaient miraculeusement réparées par la mairie. Ainsi tente-t-on de regagner les "fâchés très fâchés", selon le mot d'une militante, qui peuplent cette circonscription ravagée par le chômage et les délocalisations.

La campagne de Mélenchon, "chez moi, ça ne marche pas"

La logistique ruffinienne est militaire. Chacun sait ce qu'il a à faire. Tous les immeubles du parcours sont "boîtés", le tract impeccablement plié dans la boite aux lettres, pour être visible de l'extérieur. Les petits gâteaux, les bouteilles d'eau, le café, sortent au bon moment. Une caravane de voitures est prête à tout instant à exfiltrer les fatigués. Le jongleur jongle, les acrobates cabriolent, toujours se déploie la banderole "Ils ont l'argent, on a les gens". Et pour accueillir les soutiens accourus d'ailleurs, la logistique du transport et de l'hébergement – y compris chez la maman du candidat – est toujours impeccable. Spectacle et logistique bien entendu au service d'un tout-politique : Colérix la betterave (légume éminemment picard), qui égaye le cortège de ses dandinements, référence aux origines de l'occupation de rue ruffinienne à Amiens en 2016 : "C'est pour ne pas laisser aux autres les symboles populaires" précise le candidat, si on n'avait pas compris. 

Je ne vais pas infliger aux abonnés d'Arrêt sur images l'affront de leur présenter François Ruffin. On a consacré des émissions à nombre de ses joyeux films d'intervention, de Merci patron à  J'veux du soleil.  Ruffin est un tellement bon "client de plateau" qu'on l'a même invité à parler de foot et de Jacques Brel.  Celui que nous connaissons moins ici, c'est l'autre Ruffin, celui qui parle aux fâchés de Picardie. 

Dans les rangs insoumis au niveau national, courait la rumeur que "François est à la peine" en Picardie. Rumeur fondée sur le score médiocre (22%) de Mélenchon dans cette circonscription où Ruffin est député sortant, apparenté LFI. Courait même la rumeur maligne que Ruffin, pour la présidentielle, n'aurait pas déployé tout le zèle nécessaire. Il dément. Il rappelle que Mélenchon a atteint  60 % dans les tours d'Amiens Nord – mais seulement 15 % à Flixecourt, chez les "fâchés très fâchés". "Mais la campagne de Jean-Luc n'était pas adaptée pour chez moi. Zemmour et les flics, chez moi, ce sont des thèmes qui ne marchent pas. Quand est-ce qu'il a engueulé un patron, Jean-Luc, dans la campagne ? Quand est-ce qu'il est allé en zone rurale ? Je ne critique pas sa campagne, mais je dis que chez moi, ça ne marche pas." 

"Madame Latour", victime des rodéos urbains

Que LFI ait davantage fait campagne dans les quartiers populaires que dans les zones pavillonnaires périurbaines, sous-entendu que cette présidentielle n'ait pas assez insisté sur la sécurité et la tranquillité publiques, François Ruffin l'a d'ailleurs souligné, dès le lendemain du premier tour de la présidentielle, d'abord dans une interview à Libé, en termes encore diplomatiques, puis en creux dans une sorte de reportage sur sa page Facebook donnant la parole unilatéralement à une grand-mère picarde qu'il a rencontrée, "Madame Latour", victime des rodéos vrombissants et des effluves de cannabis, sous ses fenêtres, dans sa cage d'escalier. De ce "reportage", de larges extraits ont été voluptueusement repris par Le Figaro :  "C'est un truc qui me rend dingue, s'énerve Ruffin, quand ça advient : chez moi, ne plus être chez moi. Être envahi par les nuisances, même en fermant les fenêtres, même avec des boules Quies... Alors, subir ça au long de l'année."

Dernière pièce en date dans le sourd procès d'une complaisance de Ruffin pour les thèmes de la droite et de l'extrême droite qu'instruisent à mi-voix certains à gauche : Ruffin débat ce mois-ci avec le conservateur François-Xavier Bellamy (opposé au mariage pour tous et à la PMA pour les couples lesbiens) , dans les pages de la revue catho-écolo Limite. Libé y a consacré un CheckNews détaillé, tentant de cerner le pedigree de la revuenotamment cofondée par la bretteuse réac du Figaro Eugénie Bastié – elle en a claqué la porte depuis quelques années. Depuis, cette revue a semble-t-il amorcé un virage à gauche (on relève dans le dernier numéro des interviews de Jean-Marc Jancovici ou Bernard Friot). "Il m'a semblé qu'on avait un espace commun, sur le thème de la méfiance envers le progrès technique", explique Ruffin. De fait, l'échange est largement consensuel, par exemple à propos de l'opposition au pass sanitaire. En revanche, les sujets qui pourraient cliver les deux débatteurs, comme la PMA (Bellamy est opposé, Ruffin est favorable) sont évacués en quelques lignes. 

Dans l'entretien à Limite, comme dans l'étrange reportage chez Madame Latour, le malaise vient moins de ce que "dit" François Ruffin que de ce qu'il tait. Dans son "reportage" de Facebook, il ne cherche pas à rencontrer ces "ils", ces perturbateurs de la vie du quartier, jamais désignés. Face à Bellamy, il ne questionne pas clairement son contradicteur sur l'homophobie. Le mot n'est même pas prononcé.

Moins "woke" que lui, tu meurs

Comment "déverrouiller" (c'est son mot) l'insondable résignation des fâchés ? A l'inverse de tous les autres candidats Nupes que j'ai rencontrés, François Ruffin ne met en avant d'emblée ni la promesse d'augmentation du Smic, ni celle de blocage des prix. "Parce que les gens n'y croient pas. Ils ne croient plus à rien." La hausse du Smic, par exemple :  "Que va-t-on dire à ceux qui gagnent un peu plus, et n'en bénéficieront pas ? Même le mot indexation, quatre syllabes, il est trop compliqué pour eux." Les fâchés y croient si peu que leur principal reproche à Mélenchon, c'est... de ne pas avoir appelé à voter Le Pen, pour dégager Macron. "J'ai entendu ça une première fois. Puis deux. Puis cent. On a dû revoir notre argumentaire". C'est à dire ? Insister sur la xénophobie du programme RN ? Dénoncer la préférence nationale ? Non. Mais démonter les prétentions "sociales" du programme RN. C'est pour "déverrouiller" ce scepticisme, cette résignation, qu'il attaque sur les milliardaires français et sur Jeff Bezos. "C'est pour dire que du fric, il y en a". 

De fait, tous les combats "sociétaux" sont déclinés... en mode Ruffin. La sécurité ? "C'est vrai qu'en voyant le quartier de Madame Latour, avec les motos qui tournent, les garages à ciel ouvert, je me disais «Putain, j'ai pas envie de vivre là». L'écologie ? "Pour certains de mes électeurs, l'écologie, c'est «on va m'obliger à vendre ma vieille bagnole». Moi je fais de l'écologie de classe, en répétant que les riches polluent plus que les pauvres". Le féminisme ? Idem : "Quand je visibilise les AESH, je suis un féministe de classe." La PMA ? " Sur la PMA, le combat est gagné." Si étrange que cela paraisse, cette vedette de cent vidéos-buzz assure ne pas fréquenter personnellement Twitter, cette arène des antiracistes, des féministes, des LGBTQI, des anti-transphobes, anti-grossophobes, et de tous autres combats. Moins "woke" que lui, à gauche, tu meurs. "On s'occupe de mon compte pour moi. Twitter, ça empêche de lire." Un silence et ce cri du cœur : "Et puis les gens sont méchants". Moins méchant que lui, c'est impossible, c'est vrai. Bref, "ma ligne dominante, c'est le haut et le bas, les pauvres et les riches. J'ai lancé Fakir en 1997, à un moment où le mot «ouvriers» était interdit. Là-dessus, je ne suis pas remplaçable". Vraiment ? "Au CFJ (école de journalistes, ndlr), il y avait plein d'étudiants qui voulaient travailler sur la culture ou l'international. Beaucoup moins pour rester dans la Somme. Pareil quand j'étais pigiste au Monde Diplomatique. Sur Israël et la Palestine, on n'a pas besoin de moi".

Je ne sais pas qui a inventé l'expression "fâchés pas fachos", qu'il faudrait détacher du vote RN. Mais en Picardie, Ruffin se collète aussi des fâchés fachos. En tout cas des fâchés accrochés Le Pen. Faut-il pour autant les traiter en ennemis ? Ou au contraire les rêver récupérables par la grâce de la magie ruffinienne ? Jusqu'où fonctionne la stratégie de "ne pas laisser aux autres" (le discours sur l'insécurité / les symboles populaires) ? La question n'est pas nouvelle pour la gauche. Poussé en politique par Mitterrand dans les Années 90, Bernard Tapie, en son temps, avait fracassé le débat, en traitant de "salauds" les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ménagés par certains socialistes sur le mode "ils posent de bonnes questions". Aujourd'hui, à LFI, c'est plutôt Ruffin qui est minoritaire. Mais le débat n'a pas bougé. Comment ramener  les fâchés à la gauche, leur port naturel ?

Pas de côté

Je n'ai pas encore raconté les ruffinettes, qui forment le gros de la déambulation. Les ruffinettes, ce jour-là comme les autres, viennent de partout. De Paris, de Saint-Etienne, de plus loin encore. Elles viennent pour un jour, ou deux, ou bien ont pris la semaine pour aider François. Si c'est avec Merci patron que Ruffin s'est acquis une stature nationale de député-reporter, son dernier film, Debout les femmes, sur les aides à domicile, les femmes de ménage, et tous les métiers du lien et du soin, lui a attiré un public fervent d'AESH (aide aux études des enfants handicapés) prêtes à tout pour lui. "J'aime bien les pas de côté" dit Géraldine, psychologue dans la région parisienne, pas vraiment "fâchée", mais plutôt fatiguée des promesses politiques jamais tenues. "Mais LFI, n'est-ce pas déjà un pas de côté ?", je demande. "Oui. Mais lui, c'est le pas de côté dans le pas de côté. Quand je l'ai vu à l'Assemblée, je me suis dit «Mais oui, c'est ça qu'il faut faire !»" Comme les autres, elle préfère donc traverser la France que prêter la main au candidat de son domicile. Un pas de côté dans le pas de côté, un monde dans le monde : c'est ainsi que peuvent naître les schismes, petits et grands, religieux et politiques. 


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