Le World Wide Z, un rêve de zemmouriens
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chronique

Le World Wide Z, un rêve de zemmouriens

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Derrière la subtile offensive de propagande menée par les militants numériques d'Éric Zemmour sur Wikipédia, une stratégie plus large est à l'œuvre : saturer les plateformes du web des obsessions zemmouriennes pour accéder à la légitimité algorithmique.

Entre eux, dans l'intimité rassurante de leur groupe Discord, ils avaient baptisé leur opération "WikiZédia". Eux, ce sont les fantassins numériques au service de la campagne de Zemmour, éparpillés façon puzzle entre canaux Telegram et groupes Discord plus ou moins confidentiels. Preuve de sa priorité stratégique dans la course à la présidentielle, l'opération WikiZédia, menée par une petite vingtaine de militants de Génération Z (le nom des jeunesses zemmouriennes), est directement chapeautée par Samuel Lafont, grand manitou de la stratégie numérique du candidat d'extrême droite, surnommé "Grand Chef" par ses fantassins. L'objectif est simple – "rendre Éric Zemmour, Génération Z et Les Amis d'Éric Zemmour le plus visibles possible sur Wikipédia, de plusieurs manières" – et les consignes méticuleuses : alimenter certaines pages  de l'encyclopédie en ligne, comme celle de l'émission à laquelle collaborait Éric Zemmour, Face à l'info sur CNews, et surtout "ne pas paraître orienté", pour passer sous les radars des contributeurs.

Bref, faire de la propagande néofasciste sur la pointe des pieds, repeindre l'encyclopédie en  brun par petites touches – ici, un ajout révisionniste discret sous une photo de Pétain et Laval, "Philippe Pétain et Pierre Laval, dont la responsabilité dans la Shoah en France est sujette à débat" ; là, la suppression discrète d'une souillure homophobe du candidat ; plus loin, une tentative de supprimer la mention "extrême droite" de sa page – sans jamais attirer l'attention. Objectif quasi-atteint : l'opération, lancée en octobre 2021, n'est révélée que le 21 février, avec la publication dans le Monde des bonnes feuilles du livre-enquête de Vincent Bresson, infiltré Au cœur du Z – un réseau d'activistes où l'on entre, à l'en croire, comme dans un moulin. Indignation générale, et conséquence immédiate : bandeau infamant en haut de la page Wikipédia du candidat, et bannissement à vie de sept contributeurs de l'encyclopédie pour "infraction à l'esprit et à la règle de plusieurs principes fondateurs, règles et recommandations"En face, on crie, sans surprise, à la censure gauchiste. Une sanction exemplaire qui dit l'importance de l'enjeu : la page Wikipédia du "Z" est la plus consultée de France en 2021, avec près de 50 000 vues par jour. Retenez ce chiffre, il est considérable (Macron est "seulement" douzième, et aucun autre candidat n'apparaît dans le top 20).

En soi, mettre en place une cellule clandestine dédiée au caviardage de Wikipédia n'a malheureusement plus rien de surprenant lorsqu'on lorgne sur (ou qu'on exerce) une fonction politique de premier plan en France. Dans la guerre informationnelle, Wikipédia est un théâtre de conflit. Pour les vingt ans de l'encyclopédie participative, l'année dernière, l'Obs dressait une liste de tricheurs courant depuis 2007 : elle est conséquente. Ces deux dernières années, Arrêt sur images a d'ailleurs consacré plusieurs articles et enquêtes sur les pratiques de caviardage, aussi bien chez les députés de la majorité (qui forcent leurs collaborateurs à s'en charger, sur les heures de bureau) que chez les grands patrons (qui embauchent de coûteux faussaires professionnels de l'e-réputation pour s'en charger), et de manière encore plus saisissante chez Marlène Schiappa (à ce sujet, foncez lire la savoureuse enquête de Pauline Bock, parue le 9 février dernier). 

L'équipe de braqueurs de réalité […] a réussi un autre gros coup : s'attacher les services de "Cheep", contributeur historique de l'encyclopédie, 64e contributeur français, actif depuis près de quinze ans et idéologiquement classé à l'extrême droite

La retouche de page Wikipédia est un tel sport national qu'en 2017, un des ordinateurs du ministère de l'Intérieur a été purement et simplement banni d'accès à l'encyclopédie, pour "vandalismes et attitude non-collaborative (passages en force, pistage des contributions d'autrui et foutage de gueule en prime)". On peut légitimement en tirer des conclusions sur la probité de l'ensemble de nos représentants, mais pas tomber des nues. Cette fois-ci, la méthode surprend plutôt par sa subtilité.

Contrairement aux exemples précités, dont l'amateurisme et la brutalité sont souvent récompensés par un effet Streisand tout aussi violent, l'opération WikiZédia ressemble à un braquage à la Ocean's Eleven, tout en discrétion et en trompe-l'œil. Outre l'idée, maligne, de s'attaquer à des pages concomitantes de celle du candidat et de coordonner les actions pour éviter d'être repérée, l'équipe de braqueurs de réalité menée par Lafont a réussi un autre gros coup : s'attacher les services de "Cheep", contributeur historique de l'encyclopédie, 64e contributeur français, actif depuis près de quinze ans et idéologiquement classé à l'extrême droite par la communauté des contributeurs. Fort de ses 160 000 contributions, Cheep (désormais banni à vie) avait la confiance des administrateurs et était au-dessus de tout soupçon. À chaque fois qu'une de ses interventions faisait débat, le bénéfice du doute lui était accordé, ce qui lui  a permis de poursuivre tranquillement son boulot de "zemmourisation" de l'encyclopédie.

Il fallait bien ça pour parvenir à infiltrer et instrumentaliser l'un des derniers espaces numériques mondiaux qui pense (et penche) à gauche, contrairement au reste des plateformes (indice : c'est peut-être plus facile d'être de gauche dans un modèle non lucratif). Un espace d'information stratégique, constamment traversé par des guerres d'édition, conséquemment très bien défendu contre la désinformation car surveillé en permanence par des patrouilles de bénévoles, et soutenu par une architecture intrinsèquement  démocratique puisque transparente. Les falsificateurs d'extrême droite d'ici et d'ailleurs, malgré de constantes tentatives d'invasion, d'occupation et de grand remplacement lexical, s'y sont traditionnellement cassé les dents, au point de se résoudre à créer leurs propres encyclopédies fascistes, s'étonnait Wired dès 2017. L'équipe bénévole de Lafont a, pour quelques mois au moins, réussi là où le FN, l'alt-right et d'autres cohortes de nazillons ont échoué. Et c'est toute l'encyclopédie française qui accuse le coup.

Avec la révélation de la trahison de Cheep, quelque chose semble s'être brisé dans la communauté de contributeurs, qui accuse ce "très sale coup porté à l'encyclopédie", relève Numerama. Jules, au conseil d'administration de l'association Wikimédia France, se désole dans un long billet d'explication"En faisant preuve de duplicité, en adoptant une démarche tout sauf encyclopédique […] plus encore en invoquant sa bonne foi sur Wikipédia pour échapper à une sanction alors qu'il était précisément de mauvaise foi, Cheep annihile certes la confiance que l'on pouvait avoir en lui, mais il abîme – là encore toutes proportions gardées – la confiance au sein de la communauté." Au-delà des résultats de l'opération, que Jules décrit comme "in fine relativement minces […] car la cellule a été relativement maladroite et souvent inefficace" malgré la subtilité de l'approche, ce qu'a commis la fine équipe de zemmouristes s'apparente à de la profanation.

Le fascisme, disait le créateur de "Rick et Morty" Dan Harmon, dans un monologue à la fois hilarant et écumant, est un cancer. On ne négocie pas avec son cancer. Le cancer s'en fout : il s'étend. 

Comment faire confiance, après ça, à un contributeur Wikipédia marqué idéologiquement à l'extrême droite ? Comment croire en la bonne foi des modifications proposées ? La réponse est simple : on ne peut pas. Jamais. Dans les AG, les conférences de rédactions et les conférences, tous les militants le savent, on ne laisse pas au fascisme le temps de parler : il n'a pas sa chaise à la table des débats. La règle est strictement la même dans les espaces numériques équivalents. On ne perd pas une seconde de sa vie à débattre de la validité historique d'une souillure révisionniste. On combat, on bloque, on bannit, on censure, on crie plus fort que lui, on lui met une tarte et pour terminer, on le sort de la salle et on ferme la porte à clé. On garde son cerveau propre. 

Le fascisme, disait le créateur de Rick et Morty Dan Harmon, dans un monologue à la fois hilarant et écumant, est un cancer. On ne négocie pas avec son cancer. Le cancer s'en fout : il s'étend. Évidemment, tout ça est facile à dire, maintenant que les faits sont sortis. En pratique, impossible de prévoir le virage de Cheep, ce qui rend la manipulation presque indétectable. On peut toujours voir le verre à moitié plein (beaucoup de modifications proposées, y compris celles de Cheep, ont été rapidement interceptées par la patrouille), mais reste un avertissement sans frais pour Wikipédia en français : il y aura une prochaine fois, et la cellule sera encore mieux organisée. En toute logique, l'encyclopédie et ses gardiens aussi.

Infiltrer, même temporairement, le bastion Wikipédia n'est pas qu'une victoire de prestige pour la "red team" (c'est comme ça qu'on appelle génériquement les équipes de hackers offensifs lors de compétitions d'attaque-défense) du Z. S'il s'agit bien d'une forme de gramscisme numérique – aller disséminer sa propagande dans des territoires idéologiquement plutôt hostiles –, les petites mains de Samuel Lafont utilisent la stratégie de la saturation, dont Olivier Ertzscheid décrit l'objectif sur Affordance : "Lorsque cette saturation est suffisamment forte, lorsqu'elle sédimente suffisamment longtemps, alors son effet premier sera d'apparaître comme «naturelle» et dès lors d'avoir la capacité de s'auto-entraîner, et de produire ses propres effets de documentation légitimant les idées fausses qu'elle s'échine à mettre en avant." En gros, si on publie le même mensonge suffisamment souvent et longtemps, le public-cible finira par l'accepter comme vrai – rien de nouveau sous le soleil de Noam Chomsky et Edward Bernays.

Et pourtant la voilà, la nouvelle frontière du zemmourisme en bottes : […]  Acheter, en somme, son laisser-passer à la table des débats publics, via un entremetteur technique bien plus influent sur l'opinion que quelques journalistes d'extrême droite

Et pourtant la voilà, la nouvelle frontière du zemmourisme en bottes : aller chercher la légitimité numérique par l'omniprésence ; convaincre les robots de Google, Facebook et des autres, qui s'appuient notamment sur Wikipédia (sans son accord, et sans contrepartie) pour décider de ce qui est vrai, fiable et valide chez eux, que le néofascisme du candidat Zemmour est acceptable dans le débat public, non plus comme idéologie démentielle, marginale (et condamnable, et condamnée, rappelons-le chaque fois qu'il est possible), mais comme courant de pensée politique comme les autres, simplement parce qu'il est partout. Acheter, en somme, son laisser-passer à la table des débats publics, via un entremetteur technique bien plus influent sur l'opinion que quelques journalistes d'extrême droite, qui ont le double avantage d'être humains et réellement convaincus par les idées, mais le défaut de bosser dans une presse que personne ne lit – ou au mieux chez CNews, que personne ne regarde

Si Wikipédia, notre portail officiel vers le vrai, adoube Zemmour et ses idées, même à son corps défendant, c'est gagné. Et il n'y a pas que l'encyclopédie : en parallèle, la cellule de Samuel Lafont organise des opérations de saturation sur Twitter, où des campagnes automatisées permettent de faire remonter certains hashtags dans le fil de tendances, et inonde Facebook de publicités sponsorisées incitant à rejoindre le candidat. En espérant persuader les plateformes que le zemmourisme est une doctrine ancrée dans une réalité factuelle, et non la nostalgie délirante d'une civilisation imaginaire.

Si Zemmour et ses équipes se mettent à faire dans le quantitatif, c'est que l'homme a depuis longtemps compris et domestiqué l'autre règle, plus "qualitative", de la parole numérique liée à l'économie des plateformes : peu importe l'absurdité de ce que vous racontez, pourvu que ça fasse réagir. Il est tellement chez lui sur Twitter que sa seule présence dans un média suffit à générer des tombereaux de vues, de commentaires et de likes. Résultat, "le champ médiatique se considère désormais sous le magnétisme de la presse fascistoïde", comme l'écrivait Frédéric Lordon en septembre 2021 – six mois avant que France Inter ne publie avec gourmandise, sur Twitter, les extraits "saillants" (comprenez : les plus racistes, xénophobes et, encore une fois, condamnables) de son entretien (comprenez : monologue) avec le candidat Zemmour, sans se poser de question quant à sa responsabilité dans la dissémination d'une parole de haine sur le web français. 

Le "grand remplacement", ce mollard de la pensée, est maintenant une opinion qui se discute sur le service public. Le consensus médiatique s'est déplacé. Mission accomplie, nos fils d'actualité sont "zemmourisés". Étape suivante : reproduire l'opération avec nos algorithmes de recommandation, notre moteur de recherche, notre source d'informations factuelles, notre dark social – tout est en cours, via différents outils plus ou moins ingénieux, comme la plateforme "Zemmour pour tous" ou les chaînes Whatsapp de prêt-à-penser envoyées avant les réunions de famille de Noël dernier. Rediriger automatiquement notre attention vers le négationnisme et la xénophobie. Grand-remplacer le World Wide Web par le World Wide Z.

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