YouTube : Crudivores et antivax contre le Covid-19
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YouTube : Crudivores et antivax contre le Covid-19

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Mardi 5 mai, quatre poids lourds de la pseudoscience ont donné une conférence commune sur YouTube. Le coronavirus et ses fantasmes offrent à ces entrepreneurs des vérités alternatives une opportunité pour étendre leur influence.

Il est 20 heures pile, mardi 5 mai, quand la fenêtre YouTube s'anime. Le tchat, à droite de l'écran, est déjà en ébullition depuis plusieurs heures. A l'écran, chacun dans sa fenêtre Zoom, quatre hommes sourient. L'un deux, micro de youtubeur dans le cadre, prend la parole. Sur son écran, on lit : "Alerte à la santé, alerte à la liberté"

Les intervenants, autoproclamés "lanceurs d'alertes" pour l'occasion, sont quatre poids lourds de YouTube, les Français Thierry Casasnovas -hôte et maître de cérémonie- et Silvano Trotta, le Suisse Christian "Tal" Schaller et le Belge (exilé au Québec) Jean-Jacques Crèvecœur. A eux quatre, ils pèsent pas loin de 800 000 abonnés sur YouTube. Objectif de l'opération : "Éveiller le plus de monde qui dorment (sic)", annonce Trotta dans une vidéo postée trois jours plus tôt. Près de 30 000 personnes vont répondre à l'invitation, l'équivalent d'un stade de foot rempli.

Que disent-ils ? Pour Christian "Tal" Schaller, "les vaccins sont inutiles, toxiques et inefficaces (...) Bill Gates a vacciné des tas d'enfants en Inde, il y a tout à coup eu des paralysies chez 500 000 enfants", la contagiosité du Sida "n'a jamais été démontrée", le futur vaccin contre le Covid-19 "est une puce" qui va nous relier à l'intelligence artificielle (IA) par la 5G qui, "on le sait, est toxique à cause de ses fréquences". Pour Thierry Casasnovas, le sida est "une des formidables supercheries du siècle", et les patients feraient mieux d'arrêter leurs traitements. Le confinement est qualifié de "mensonge" , d' "expérience sociale collective". Crèvecœur assène que l'attestation de sortie est "quelque chose de totalement illégal sur le plan juridique", craint "un pic de mortalité" suite à "la première campagne de vaccination" contre le Covid-19, car l'ARN du vaccin modifierait notre code génétique. Plus tard, il affirme que l'OMS aurait assassiné "la moitié du Parlement polonais" en faisant écraser l'avion transportant le président Lech Kaczyński le 10 avril 2010, après que la ministre de la Santé ait refusé une campagne de vaccination. Pour conclure la conférence, Trotta plonge dans le paranormal et assène qu' "une étude scientifique vient de paraître sur l'Antarctique où des particules ont été détectées et qui expliquent que l'on vivrait à côté de mondes parallèles." Rideau. 

Sur Twitter, plusieurs acteurs de la lutte contre la pseudoscience et le complotisme, comme Débunker des Etoiles ou SOS Sectarisme, avaient averti des dangers de cette réunion au sommet. Depuis des mois, l'hyperactif blog L'Extracteur multiplie les threads Twitter pour dénoncer l'action de Casasnovas et interpeller médias et pouvoirs publics. 15 minutes avant le début de la conférence, le Comité interministériel de prévention de la radicalisation (CIPDR) - auquel est rattachée la Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) depuis le 1er janvier- reprend le flambeau et se fend d'un tweet: "Ne vous laissez pas abuser par de fausses promesses qui mettent en péril votre santé." En parallèle, sur la plateforme de vérification collaborative CaptainFact, des volontaires des deux camps infirment ou corroborent en direct les informations égrenées par les quatre intervenants pendant la conférence. 

soutien à raoult

Peut-être échaudés par les mises en garde, Casasnovas et ses invités commencent la conférence assez timidement. Les critiques à leur encontre sont retournées : les manipulateurs, ce sont les autres. La première heure porte autour de la gestion de la crise sanitaire : on parle mortalité et budgets, on discute de l'OMS, du professeur Raoult -qu'on soutient- et des vertus de la plante Artemisia annua sur le Covid-19 (plante qui avait "auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme", prévenait pourtant l'Agence nationale du médicament la veille). C'est seulement après une heure de "politiquement correct", que les affaires -sida, vaccins, etc- reprennent. 

Surprenant ? Pas vraiment. Les quatre intervenants sont des spécialistes des prises de positions mêlant obsession des complots, pseudoscience et thérapies alternatives (aussi appelées "fake medicine", dont l'efficacité n'est pas évaluée dans le respect de la méthode scientifique). Pour Thierry Casasnovas et son association "Régénère", star du crudivorisme et du jeûne aux 1300 vidéos YouTube et près d'un demi-million d'abonnés, les maladies n'existent pas et le corps peut se "régénérer" à condition de boire des jus de légumes et de jeûner régulièrement. VRP de sa "résurrection" par le cru, il propose stages (les "Rencontres de la Régénération"), formations en ligne pour devenir "coach", conférences TEDx, webinaires et panoplie de produits diététiques, dont une gamme d'extracteurs de jus pouvant atteindre plusieurs centaines d'euros.  Une activité incessante et lucrative qui a déjà fait l'objet de plusieurs enquêtes journalistiques entre 2014 et 2019, de témoignages (rares) de victimes, voire de vidéos de debunk par des youtubeurs comme Le Roi des Rats ou la Tronche en Biais. Contactée par ASI, la Miviludes indique avoir reçu "480 signalements sur les 5 dernières années" et assure qu'elle surveille son activité. Rien n'y fait : le gourou du cru squatte toujours la colonne des recommandations YouTube, pour peu qu'on s'intéresse aux régimes alimentaires.

"chamane et psychothérapeute"

Ses invités du jour sont également, à divers degrés, des personnalités de la sphère pseudoscientifique. Jean-Jacques Crèvecœur, 171 000 abonnés YouTube, se présente comme "physicien quantique" et "philosophe". Disciple de Ryke Geerd Hamer, ex-médecin désormais interdit d'exercice dont la "médecine nouvelle" lui a valu d'être emprisonné en 2004, antivax, il fustige les politiques de vaccination depuis la grippe H1N1 de 2009 et se trouve dans le collimateur de la Miviludes depuis 2012. Cette même année, son nom apparaît 5 fois dans un rapport du Sénat sur les dérives sectaires dans le domaine de la santé. Très actif sur YouTube, il donne des conférences et a également créé l'"Académie de la Vie en Mouvement", à travers laquelle il vend des formations de développement personnel.

Christian "Tal" Schaller (qui s'est choisi ce deuxième patronyme pour se présenter comme "Chris Tal") ne compte lui "que" 60 000 abonnés sur sa chaîne YouTube au contenu plus étrange et plus amateur. Ce "naturopathe, homéopathe, acupuncteur, ostéopathe, chamane et psychothérapeute" mais aussi "médium" suisse,  dont les stages ont été interdits par la justice en 2004, est régulièrement invité à discuter avec Casasnovas sur YouTube. Il défend l'urinothérapie ou "Amaroli", pratique surveillée par la Miviludes, et encense le jeûne... Côté business, Schaller dispense formations, livres ou ateliers en ligne sur sa plateforme Santé Global, possède sa maison d'édition, propose des "stages vivifiants et formateurs"  sur sa page Facebook et assure que boire son urine peut guérir le cancer et le sida. Quant à Silvano Trotta, son profil détonne par rapport aux trois autres. Entrepreneur à la tête de 16 sociétés, pro-Trump, il se présente volontiers comme "dirigeant d'entreprise" qui "travaille dans les télécoms".  Moins businessman qu' "influenceur", il ne vend rien, parle d'ovnis et de paranormal, affirme que la lune est artificielle et creuse, mêle chamanisme, critique des "merdias" et avertissements autour de la 5G... Un patchwork qui fidélise tout de même 90 000 abonnés YouTube.

Le coronavirus, une opportunité marketing

Pour ces quatre-là, la crise du Covid-19 est une opportunité. Dans cette période de doute généralisé, où les discours épousent les peurs de l'époque, des adeptes du chamanisme et de la médecine énergétique redescendent brutalement dans le plan physiologique. Crèvecœur a consacré trois émissions au virus en un mois, dont une interview croisée de 2 heures avec Casasnovas, le 28 avril.

Casasnovas a quant à lui enregistré pas moins de six émissions en un mois dédiées à l'épidémie, dont l'une titrée "Survivre au coronavirus", dans laquelle il distille ses meilleures recettes de jus pour renforcer les défenses immunitaires. Sur son site, ces formations sont en "promotion exceptionnelle" pendant toute la durée du confinement. Il met également l'accent sur les effets néfastes de la 5G, en compagnie de Schaller, dont Numerama révélait le 8 avril dernier l'association avec un site vantant les mérites d'un produit contre le coronavirus "à base de 5 plantes aux effets miraculeux". Une association plutôt étrange puisque, dans la vidéo promotionnelle, le Suisse expliquait qu'il n'y avait aucun risque à contracter le virus dès lors que "le système immunitaire est solide"

Trotta, de son côté, a abandonné les bêtes tueuses de l'ultramonde pour se concentrer sur "Big Pharma", l'OMS, Raoult et la 5G. Bingo : sa vidéo du 11 avril (aujourd'hui supprimée par YouTube) sur l'hydroxychloroquine, dépasse le million de vues. L'entrepreneur fan de paranormal a même raté de peu une grande intronisation dans le monde de la télévision de masse puisqu'il était prévu sur le plateau d'un Balance ton Post "spécial théories du complot", prévu pour le 9 avril et décommandé à la dernière minute par Cyril Hanouna lui-même. Trotta y était présenté comme "internaute".

Deux fois plus d'abonnés en un mois

On découvre chez ces "lanceurs d'alerte" une véritable obsession contre Bill Gates, accusé via sa fondation de vouloir exterminer une partie de la population, de contrôler les médias de masse ou de planquer une puce dans le futur vaccin contre le Covid-19. Ils  adaptent parfaitement la chaîne aux tendances de la saison. Quitte, comme Casasnovas, à adouber un médecin alors qu'on milite depuis des années contre toute forme de médecine reconnue. Rien d'étonnant selon le titulaire du compte Twitter l'Extracteur, joint par ASI : "Casasnovas a gagné 11 000 abonnés sur sa chaîne YouTube. Ce n'est pas un hurluberlu dans son coin. Il est passé par le végétalisme, le crudivorisme, il était contre le jeûne et maintenant pour... il adapte son discours. Tout me laissait penser qu’il allait être contre la chloroquine puisqu’il est contre le chimique, mais finalement il l’a soutenue, car Raoult prend une position antisystème. Il faut qu’il ménage ses adeptes."

Inquiet, sceptique vis-à-vis du gouvernement, échaudé par les scandales, le public se tourne vers ces chaînes YouTube où tout est limpide, où les masques et les vaccins sont inutiles et la mort, au fond, n'est pas si grave. Grâce à l'outil d'analyse statistique SocialBlade, l'effet du coronavirus sur ces youtubeurs apparaît de façon spectaculaire. Avec 29 000 abonnés supplémentaires depuis début avril, Casasnovas n'est pas le grand gagnant (mais la taille initiale de sa communauté explique aussi la faible croissance); Trotta (58 000 abonnés supplémentaires  en 30 jours sur 91 000 actuellement), Crèvecœur (84 000 sur 175 000) et Schaller (27 000 sur 60 000) ont tous trois doublé leur nombre de fans sur le mois d'avril. Davantage de public pour les vidéos, c'est logiquement davantage de trafic sur les pages web, plus d'achats en ligne, plus de formations vendues, et plus de convertis.

Vidéos démonétisées... mais toujours référencées

Face à ce succès, les régulateurs restent passifs. Les autorités, d'abord, qui semblent impuissantes, faute de plainte. La Miviludes s'efforce pourtant d'avertir, rapport après rapport, sur les dérives sectaires de ces mouvements dits de "deep ecology". Contactée  par ASI, elle assure avoir "reçu 60 signalements en lien direct avec la crise sanitaire" à date du 5 mai et affirme qu'il est "hélas quasi certain que l’augmentation de l’angoisse et de l’isolement ou la déstabilisation provoquée par une situation inédite crée un terreau favorable aux discours complotistes et aux dérives sectaires". Les dispositions légales sont pourtant là. Outre la loi sur la liberté de la presse de 1881, qui crée le "délit de fausse nouvelle", la loi "anti-fake news" voulue par Emmanuel Macron, votée en 2018 et mise en place le 15 avril 2019, est censée obliger les plateformes à lutter efficacement contre l'hébergement de contenu complotiste sous peine de sanction. Elle peine pour l'heure à être appliquée. 

Et YouTube ? Le 6 avril, la plateforme a juré de faire disparaître les vidéos conspirationnistes mêlant 5G et coronavirus, suite à la destruction de plusieurs antennes-relais. Elle a annoncé, le 3 mars, avoir divisé par deux le nombre de vidéos complotistes recommandées par son algorithme, pour mettre en avant des sources "vérifiées", avec l'OMS pour mètre-étalon. Et le 22 février, la plateforme promettait qu'elle démonétiserait les vidéos anti-vaccins... tout en permettant à leurs créateurs de continuer à monétiser leurs vidéos relatives au coronavirus, pourvu qu'ils respectent les règles. A date du 5 mai, les débats de Casasnovas et ses compères sont toujours en ligne et toujours recommandés par l'algorithme même lorsqu'il recommande le jeûne pour les enfants, ou la substitution du lait maternel par l'eau de coco. En revanche, suite à l'enquête de Numerama publiée le 20 mars, les vidéos de Casasnovas sur la vaccination ont été démonétisées. Contacté, Youtube France "ne commente pas les cas individuels" et nous rappelle ses nouvelles règles de modération : "tout contenu qui conteste l'existence ou la transmission de COVID-19, tel que décrit par l'OMS et les autorités sanitaires locales, enfreint les politiques de YouTube. Cela inclut les théories du complot qui prétendent que certains symptômes sont causés par la 5G. C’est également le cas pour les vidéos qui affirment que le fait de se faire tester pour le COVID-19 ferait courir un risque de contracter le virus."

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