Vaccins : comment la pénurie d'infos nourrit les intox
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Vaccins : comment la pénurie d'infos nourrit les intox

L'agence Santé publique France signale ce mercredi 13 mars 2019 un premier décès lié à rougeole cette année en France, alors que les mouvements anti-vaccins gagnent du terrain. Mais contrairement aux affirmations de Michel Cymès, la parole anti-vax se concentre sur les réseaux sociaux, et non dans les médias traditionnels. Lesquels ne sont pas pour autant exempts de critiques comme nous l'explique la journaliste scientifique Lise Barnéoud, qui pose un autre regard sur les vaccins.

Les médias donnent-t-ils trop la parole aux anti-vax ? Et sont-ils responsables du taux de défiance record des Français à l'égard des vaccins (41 % de la population française est méfiante, contre  17 % en Europe selon une étude financée par l'OMS) ? C'est ce qu'a laissé entendre Michel Cymès (déjà reçu sur notre plateau), médecin ORL et ex-animateur star du Magazine de la santé sur  France 5. Il co-anime désormais, avec l'actrice et mannequin  Adriana Karembeu, l'émission "Les pouvoirs extraordinaire du corps humain", diffusée sur France 2. 

"Je m'en fous, on va dire que je fais de la censure"

Invité lundi 11 mars sur le plateau de C à Vous (France 5), Cymès a vivement réagi au scepticisme des Français "quant à l'innocuité des vaccins", dans un contexte de recrudescence de la rougeole.  D'ailleurs, l'agence Santé publique France signale ce mercredi 13 mars un premier décès lié à rougeole cette année dans l'hexagone, des suites d'une encéphalite.  Au total, 244 personnes ont été contaminées en France par cette maladie "potentiellement mortelle" depuis le 1er janvier, dont 30 % ont été hospitalisées (à noter toutefois que la maladie est en régression par rapport à la même période de 2018).  La France se place aussi en tête des 10 pays responsables de la propagation de la rougeole au niveau international en 2018, selon l'Unicef.  

"C'est dû au fait qu'on a donné pendant des années la parole à des gens irresponsables. Je vais pas vous faire le coup de c’est la faute à la presse, évidemment", prévient Cymès. Et pourtant... "Je demande à la presse d’arrêter de donner la parole à ces gens (...) Tout ce que ces gens disent contre les vaccins est faux."  Ni l'animatrice Elisabeth Lemoine, ni le chroniqueur Patrick Cohen ne lui portent la contradiction. a passe beaucoup par internet", tente alors de tempérer la chroniqueuse Marion Ruggieri. En vain. Et Cymès de conclure : "Je m’en fous, on va dire que je fais de la censure. Il faut que ces gens n’aient plus une seule tribune pour s’exprimer. C’est le seul moyen pour arrêter les fake news et sauver des vies."

A en croire l'animateur, la presse donnerait donc la parole aux anti-vaccins depuis des années. Mais quand et à qui exactement ? Cymès ne précise pas. Seul exemple cité : le cas Andrew Wakefield. Ce Britannique qui avait publié en 1998, dans la prestigieuse revue médicale The Lancet, une étude établissant un lien de causalité entre le vaccin ROR (rougeole-oreillons-rubéole) et le développement de l'autisme. Or, ses résultats, alors relayés à l'échelle mondiale, ont largement été contredits par des études scientifiques, conduisant le Lancet à retirer son étude et à formuler des excuses. Le chercheur a de son côté perdu sa licence. Par ailleurs, une enquête d'un reporter du journal britannique Sunday Times publiée en 2004 a permis d'identifier des conflits d'intérêts dans cette affaire. Wakefield avait été financé par des avocats recherchant des preuves à utiliser contre les fabricants de vaccins. 

Exilé aux Etats-Unis, Wakefield continue pourtant de diffuser ses théories partout dans le monde. En 2016, il a notamment réalisé un documentaire, Vaxxed, où il tente de démontrer "la dissimulation de preuves" sur l'existence d'un lien entre le vaccin ROR et l'autisme. Selon Le Monde du 4 mars dernier, la plateforme Amazon a retiré de ses ventes trois documentaires conspirationnistes sur la vaccination, parmi lesquels Vaxxed. "Le géant américain n’a pas confirmé avoir procédé à la suppression de ces films, mais aucun des trois n’apparaît plus dans les résultats de recherche sur la plate-forme", écrit le quotidien.

Vaccins et autisme, fake news à la peau dure

Et en France, quel accueil pour Wakefield ? Cymès reproche précisément à Michèle Rivasi, actuelle numéro 2 de la liste EELV aux européennes, d'avoir justement invité Andrew Wakefield en 2017, à un colloque à Bruxelles. Depuis, la députée européenne a reconnu à plusieurs reprises qu'il s'agissait "d'un mauvais choix". Interrogée le 9 mars sur France Inter sur sa volonté de faire la promotion de son film Vaxxed au Parlement européen, elle ne semble pourtant pas totalement le rejeter : "Oui, parce que son film parlait des conflits d'intérêts d'une agence américaine. Je l'ai donc [invité] pour son film et non par rapport à lui-même."

La fausse étude continue de se propager à travers le monde à l'aide notamment de militants anti-vaccins mais aussi de... Donald Trump. En 2014, alors qu'il n'est pas encore élu président des États-Unis, il raconte sur Twitter "qu'à la suite d'une série de vaccins, un jeune enfant s'est senti très mal", il est maintenant "autiste". Et Trump d'ajouter : "Ces cas sont nombreux." Quelques années plus tard en 2017,  Wakefield sera présent au bal inaugural de Donald Trump, invité par un proche du président américain, selon The Guardian.

En 2015  l'acteur américain Jim Carrey dénonçait lui aussi les dangers des vaccins notamment depuis sa relation avec la présentatrice de télévision américaine "Jenny McCarthy, connue aux États-Unis pour être l'une des voix les plus virulentes du mouvement anti-vax" et qui "attribue l'autisme dont souffre son fils au vaccin ROR (rougeole, rubéole, oreillons)", rapporte le Huffington Post.

Si cette étude frauduleuse de Wakefield continue donc de distiller le doute au sein de nombreux foyers comme le rapporte le site de Franceinfo, elle circule surtout grâce aux réseaux sociaux où les mouvements anti-vaccins s'expriment en masse.

Abondance d'articles de fact-checking sur les vaccins

D'après nos recherches, en France, la parole anti-vaccins est en effet quasi absente des médias traditionnels. Au contraire, les articles de fact-checking, démêlant le vrai du faux, tordant le cou aux intox sur les vaccins et leur efficacité font florès sur l'ensemble des sites d'information comme Le Monde (ici, ici, et ici) par exemple, Le Figaro (ici et ici). Santé Magazine multiplie également les articles ou encore France CultureArte etc.

De même, les médias traditionnels ne cessent de mettre en garde. Les anti-vaccins "contaminent les réseaux sociaux" dénonce en effet Le Figaro. Ces anti-vax "squattent les réseaux sociaux", abonde Libération. Tandis que L'Opinion les qualifie de "premiers vecteurs de la désinformation" sur la vaccination.

Henri joyeux, figure du mouvement anti-vaccins

Selon une enquête du Parisien, sur Facebook "plusieurs pages légitiment" en effet les discours anti-vaccins, à l'image du groupe fermé Infos Vaccins France qui compte 10 000 membres. Parmi les personnalités anti-vax influentes sur les réseaux sociaux, on retrouve notamment le très controversé chirurgien-cancérologue, désormais à la retraite, Henri Joyeux. Sur YouTube, lors d'une "conférence de presse", il n'hésite pas à dénoncer une "dictature vaccinale"

Avec ses milliers de relais sur les réseaux sociaux, Joyeux est incontestablement une figure du mouvement anti-vaccins en France. Initiateur de deux pétitions en 2014 et 2015 recueillant des milliers de signatures, il a été radié de l'Ordre des médecins, avant que cette radiation soit annulée en juin 2018. Ce rétropédalage avait alors suscité à l'époque un retentissant coup de gueule du même Michel Cymès, sur France 5. L'animateur ironisait sur la "victoire" de Joyeux mais aussi la "victoire des médias qui n'ont cessé de l'inviter depuis des années lui offrant tribune après tribune la possibilité de se faire passer pour la victime de l'establishment médical et du lobby des labos"Il est vrai que Joyeux est l'une des rares paroles anti-vaccins qui circule dans les médias. Il s'exprime aussi bien sur le cancer et la nutrition son domaine de spécialité, au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV par exemple, que sur la vaccination sur RTL, et... C à Vous, non sans contradiction, où il s'affiche non "pas contre les vaccins" mais "contre les excès" et "la généralisation" de la vaccination. Le professeur Joyeux, soumis à l'interview musclée d'Anne-Sophie Lapix, débat face à un autre contradicteur, le médecin urgentiste Gérald Kierzek, également chroniqueur radio à Europe 1 notamment. 

"La chasse aux messages anti-vaccins"

Les mouvements anti-vaccins ayant fait des réseaux sociaux leur terrain privilégié, Pinterest et YouTube ont annoncé il y a quelques mois des mesures pour enrayer la divulgation d'intox. Et depuis le samedi 9 mars, c'est au tour de Facebook de partir aussi à "la chasse aux messages anti-vaccins", rapporte 20Minutes. D'autant qu'aux États-Unis, les "anti" constituent "une menace sérieuse et organisée", la vaccination déclinant considérablement ces dernières années. Facebook entend donc réduire "la portée des pages et des groupes" qui diffusent des fausses informations tout "en fournissant aux gens de l’information qui fait autorité sur le sujet" a assuré une cadre du réseau social. 

Ainsi les réseaux sociaux -et non les médias traditionnels- sont bien les premiers vecteurs de propagation de la parole anti-vaccins auprès de l'opinion publique. C'est aussi le constat de Lise Barnéoud, journaliste scientifique et documentariste, auteure de Immunisés ? Un nouveau regard sur les vaccins, paru aux éditions Premier parallèle en 2017. "C'est sur les réseaux que se concentre la parole anti-vax", confirme-t-elle a Arrêt sur Images. Pour autant, elle pointe plusieurs défaillances dans le traitement médiatique de ces questions dans les médias classiques. "Lorsque je suis devenue mère, j'ai voulu m'informer sur les différents vaccins administrés aux enfants et j'ai constaté un manque cruel d'information sur le sujet aussi bien dans la presse que dans les réseaux du ministère de la santé, explique la journaliste qui collabore occasionnellement avec Le Monde et régulièrement au magazine Science et Vie. On y trouvait essentiellement des articles pensés dans les termes « pro vaccins, anti- vaccins et contre vérités », sans aucune subtilité ." Un procédé qui, selon elle, génère "plus de doute et de suspicionqu'il n'informe réellement. C'est ce qui l'a poussée à mener sa propre enquête sur le sujet.

"Dire que l'on est contre ou pour la vaccination, explique-t-elle, c'est aussi ridicule que dire qu'on est pour ou contre les médicaments."  Elle voit donc une forme de "paranoïa" dans le discours "des personnes qui refusent tous les vaccins". Paranoïa à laquelle la journaliste tente de tordre le cou dans son enquête, passant en revue, un à un, une dizaine de vaccins, parmi lesquels les 11 rendus obligatoires en France depuis le 1er janvier 2018. 

Elle s'intéresse alors particulièrement à celui de l'hépatite B. "Quand la campagne de vaccination a été lancée en 1998, l'État s'était entièrement désengagé et avait laissé les firmes pharmaceutiques gérer, en dramatisant le danger et le résultat a été désastreux, dénonce Barnéoud. On a vacciné un tiers de la population notamment adulte qui n'était pas à risque." Le vaccin avait ensuite été au centre de l'actualité, ayant été associé à des cas de sclérose en plaques. A la suite de son enquête, Barnéoud conclut "qu'on ne peut pas affirmer qu'il n'y a aucun lien". "On peut dire que si un lien existe, il concerne peu de personnes et qu’elles étaient prédisposées à faire ce genre de maladies auto-immunes", explique-t-elle. Pourtant, les intox continuent de circuler sur les réseaux sociaux  à ce sujet. En 2017, une fausse information selon laquelle "la justice européenne a reconnu un lien entre le vaccin Hépatite B et la sclérose en plaques" a inondé la toile obligeant, une fois encore, les médias à démentir. 

Barnéoud pointe une autre défaillance. "Les autorités publiques n'ont de cesse de mettre en avant l'aspect solidaire de la vaccination, souligne-t-elle. Or avant le passage aux 11 vaccins obligatoires, il y en avait seulement trois (diphtérie, tétanos, polio) qui sont, eux, les vaccins les plus égoïstes puisqu'ils ne protègent que les personnes ayant été vaccinées. Ces discours de politiques ont systématiquement été repris dans les médias, sans aucune analyse critique."

manque de transparence des laboratoires pharmaceutiques ? 

Autres points polémiques en matière de vaccins : le poids de l'industrie pharmaceutique et son manque de transparence. Le sujet vient d'être remis sur la table suite aux déclarations de Michèle Rivasi, numéro 2 sur la liste européenne EELV, le 9 mars dernier, sur France Inter. La députée européenne a d'abord rappelé qu'elle "n'a jamais été anti-vaccins". "Je suis pour les vaccins, pour la protection des enfants mais la seule différence, c’est que je veux savoir ce qu’on y met, dans ces vaccins, a-t-elle défendu en  précisant qu'elle est "professeure agrégée de biologie", diplômée de Normale sup. "Qu’est-ce qu’on inocule à nos enfants ? C’est comme pour le glyphosate (voir notre émission), je veux la transparence."  Une position aussitôt jugée "ambiguë", notamment par Le Figaro

Trois jours plus tard, la tête de liste EELV Yannick Jadot était invité à réagir sur RTL aux propos de sa colistière. "Nous avons dans ce pays un problème depuis quelques années de consentement à la vaccination, avec ce qui s’est passé avec la grippe H1N1, les centaines de milliers d’euros qui ont été perdus, les milliers de vaccins qui ont été détruits etc. On a parfois dans ce pays des collusions d’intérêts entre la décision publique et les grands labos pharmaceutiques, poursuit-il. Le travail que fait Michelle Rivasi, c’est imposer la transparence sur les laboratoires pharmaceutiques, sur l’agence du médicament au niveau européen comme au niveau français." Et de conclure : "On veut simplement garantir que les vaccins, dans leur composition, n’ont pas d’adjuvants dangereux." Notons que les adjuvants, en particulier l'aluminium, sont une source principale d'inquiétude sur les réseaux sociaux. Comme l'avait noté notre ex-chroniqueur Fabrice Nicolino en 2017, les Décodeurs du Monde avaient affirmé que l'aluminium dans les vaccins était "sans danger" alors qu'une étude de l'Agence du médicament publiée ultérieurement dans Le Parisien affirmait au contraire sa nocivité pour une petite partie de la population. Moins de trois mois plus tard, Le Monde, sous la plume de ses spécialistes "santé" cette fois, a finalement fait état, de cette étude relançant le débat.

Les vaccins, un gros business pour l'industrie pharmaceutique ? Lise Barnéoud y a justement consacré un chapitre dans son livre intitulé Big Pharma. Elle y rappelle que quatre multinationales (GSK,  Merck, Pfizer et le français Sanofi Pasteur) se partagent plus de 80 % du chiffre d’affaire des vaccins. "Ce sont des gros poids, confirme la journaliste scientifique. Plusieurs situations, notamment au moment de la grippe H1N1, ont montré qu’il y avait un lien malsain entre les experts et les entreprises qui pourrait influencer non seulement le choix des vaccins mais aussi la temporalité du calendrier vaccinal."

Et qu'en est-il du manque de transparence dénoncé notamment par Jadot et Rivasi ?  Au cours de son enquête, Barnéoud a elle-même été confrontée à des difficultés. "Notre système de pharmacovigilance est tellement mauvais qu’on aimerait bien avoir les données brutes des essais cliniques en amont, explique-t-elle. Mais on a du mal à les avoir, donc oui, il y a un manque de transparence." Elle précise que "certaines données brutes sont publiées et d’autres restent dans le tiroir". A ceux comme Cymès qui pourraient l'accuser de faire ainsi le lit du scepticisme anti-vaccins en dénonçant ce manque de transparence, elle répond :  "Le savoir permet de garder un œil critique."

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