Traquer les jets des milliardaires, une atteinte à la vie privée ?
interview

Traquer les jets des milliardaires, une atteinte à la vie privée ?

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Parce que la menace climatique n'a jamais été aussi palpable que cet été en France, la surveillance des vols privés de milliardaires par des internautes, scandalisés par cette débauche de CO2, aura occupé tout l'été médias et réseaux sociaux et fait réagir jusqu'au ministre des Transports. Mais comment défendre ensuite le droit à la vie privée, s'inquiète le juriste spécialisé Guillaume Champeau ? Nous avons interviewé l'auteur du compte Twitter "I Fly Bernard" et l'association La Quadrature du Net.

Ce 21 août, le secrétaire national d'EELV et député Julien Bayou a proposé l'interdiction des jets privés qui polluent "dix fois plus qu'un avion". La veille, le ministre délégué aux Transports, Clément Beaune, avait annoncé étudier une régulation des vols d'avions privés. Un impact indiscutable du compte Twitter "I Fly Bernard" et du compte Instagram "L'avion de Bernard", qui traquent les déplacements en jets de nos milliardaires français. Mais qui ont, aussi, déclenché un autre débat : celui de la surveillance de la vie privée. Après mille échanges et un "shitstorm", le juriste spécialisé dans les nouvelles technologies et fondateur de Numerama Guillaume Champeau a rassemblé sur son blog l'essentiel de ses arguments sur le sujet. 

Publier sur Twitter ou Instagram le détail précis des vols privés, issus de données publiques, des grands patrons français ("Double vol hier pour l'avion de F-H Pinault : Seattle -> Saint-Vincent-et-les-Grenadines -> la Martinique", peut-on lire par exemple sur le compte "I Fly Bernard") ne risque-t-il pas de banaliser une fois encore la surveillance de la vie privée ? "Défendre la vie privée des milliardaires, c'est aussi défendre la nôtre, argumente Champeau auprès d'Arrêt sur images. On voit bien comment, ensuite, on pourrait suivre les trajets précis de telle voiture appartenant à telle personne nommée, et les publier. Je pose la question de la proportionnalité : dénoncer ces trajets, oui, mais pas à ce niveau de détails."  

"I Fly Bernard" traque "les avions du groupe Bolloré (F-GBOL et F-HVBL), de François-Henri Pinault (F-HFHP), de Martin Bouygues (F-HMBY), du groupe Decaux (F-HJJJ) et bien sûr notre ami Bernard Arnault (F-GVMA)". Il a recours aux immatriculations des avions, aux données des vols, calcule la consommation de fuel par heure de vol et l'émission de CO2 en kg par gallon de fuel brûlé. Il est suivi par 59 000 abonnés. En cet été de dérèglement climatique palpable, les révélations de ces comptes choquent. Oui, l'avion de Vincent Bolloré (Vivendi), a bien effectué cinq vols en une journée le 8 août dernier. Oui, triple vol pour l'avion de François-Henri Pinault, PDG de Kering  (Paris-Rome, Rome-Saint-Malo, Saint-Malo-Paris) dans la seule journée du 22 juillet. Etc. 

Et Bernard Arnault, grand patron de LVMH qui a donné son nom à ce compte Twitter ? Son avion semble cloué au sol depuis le mois de juin, à l'exception d'un vol en juillet. Il est peut-être fâché par les révélations d'un autre compte, "L'avion de Bernard" (Instagram), sur ses 18 vols pour le seul mois de mai 2022, pendant lequel "l’avion de LVMH a émis 176 tonnes de CO2 au gré de dix-huit vols… dont un trajet Londres-Londres de 10 minutes le 28 mai" résume Reporterre. Pour le seul mois de juillet, les six avions suivis par "I Fly Bernard" ont effectué 53 vols, 123 heures de vol et émis 520 tonnes de CO2. 

Nous avons soumis les arguments de Guillaume Champeau à Benoît Piédallu, de la Quadrature du Net, une association de défense des droits et libertés à l'ère numérique, et à l'auteur du compte Twitter "I Fly Bernard", un jeune ingénieur aéronautique qui souhaite rester anonyme (voir également ses réponses à Guillaume Champeau sur son compte Twitter).

"Je ne traque pas les personnes"

Arrêt sur images : - Dans son blog, Guillaume Champeau écrit : "[...] ça n’est pas parce qu’une donnée est publique que l’on peut s’en servir dans des traitements pour porter atteinte à la vie privée. C’est du stalking de l’individu, pas de son avion. Par ailleurs, si l’avion est utilisé par beaucoup de personnes différentes, quel est l’intérêt de le pointer du doigt en particulier ?" Qu'en pensez-vous ? 

"I Fly Bernard" : - Je ne traque pas les personnes ; je ne sais pas qui est à bord, ce n’est pas nécessairement le grand patron, puisque l’avion est au nom de l’entreprise. En revanche, je rends responsables ces grands patrons de l’usage qui est fait de l’avion de leur entreprise. C’est évidemment un raccourci de dire "C’est l'avion de Bernard Arnault", ou "c'est l'avion de Decaux" mais c’est bien eux qui en sont les responsables. On dit "jets", mais n'oublions pas que ce sont de vrais avions avec de gros réservoirs de kérosène, l'équivalent de l'Airbus A319, mais aménagés de manière luxueuse et transportant beaucoup moins de personnes ! Par exemple, j’ai décidé de ne pas traquer les avions du groupe Michelin parce qu’ils semblent destinés au transport d'une cinquantaine de salariés d’un site Michelin à l’autre. 

Benoît Piédallu (la Quadrature du Net) : - Ce sont les données publiques d'un avion associées à une entreprise et au PDG de l'entreprise via une démarche de type journalistique. Nous n’avons pas grand-chose à redire là-dessus. Si ces patrons pensent que cela relève de la vie privée, alors ils peuvent toujours porter plainte ! Mais il ont peu de chance d'avoir gain de cause face à un travail d'ordre journalistique. On a une problématique de climat, il y a cette canicule, cette sécheresse et ces incendies. C’est vraiment l’occasion de parler de l’usage de ces jets privés. On n'en parlera probablement plus cet hiver...

"Le crédit social chinois est déjà chez nous"

Arrêt sur images : -  Les villes de décollage et d'atterrissage sont explicitement nommées dans les publications. Guillaume Champeau explique que la démarche relève "d'une logique terrible de contrôle social par panoptique qui est typique des régimes totalitaires, justement décrite par Michel Foucault".

"I Fly Bernard" : -  Oui, je mets un doigt sur cette ligne jaune. Je n’ai pas de réponse au mot "intrusif": c’est vrai. Mais on demande régulièrement des efforts d'économies d'énergie aux gens ordinaires alors que ces grands patrons réchauffent constamment le climat, bien plus qu'eux, émettant parfois en une journée ce qu'un Français émet en un an. L’avion de Bolloré a fait jusqu’à cinq vols par jour ! Si on joue selon leurs règles du jeu, on ne fera jamais rien pour l’environnement. Il faut armer notre camp en faisant savoir que des milliardaires font Paris-Bordeaux en avion alors que ça prend deux heures en TGV. À se mettre des barrières de cette sorte, on risque d'empêcher une mobilisation intéressante. Mais oui, c'est exact, je ne veux pas être traqué quand je vais acheter mon pain.

Benoît Piédallu (la Quadrature du Net) : - C’est l’usage de milliers de litres de kérosène par un jet privé qui choque la population, quand on lui demande de limiter l’usage de l’eau et d’éteindre le wifi. Je suis frappé de l’écho médiatique donné à cette initiative : en général, la surveillance de la vie privée via les nouvelles technologies, et notamment la surveillance généralisée des Gafam, les médias s’en foutent, voire y participent. Par contre ils parlent avec terreur du crédit social en Chine. Sauf qu’en fait c'est déjà chez nous ! Exemple : la CAF surveille les comptes en banque de ses allocataires. Une tribune que nous avons publiée (publiée aussi dans Basta !) en faisait état en avril. Elle mentionnait que "plus de 1 000 données par personne sont collectées pour 13 millions de foyers, grâce à l’interconnexion de dizaines de fichiers administratifs (impôts, éducation, police, justice…) Les contrôleurs ont en outre le pouvoir de consulter nos comptes bancaires, nos factures de téléphone et d’énergie… Toutes ces données sont traitées à notre insu. Chaque allocataire fait l’objet d’un profilage établi par un logiciel, mais selon des variables définies par des décisions humaines". Ce sont des données totalement privées pour le coup, et qui sont surveillées par le gouvernement ! Mais là ça a beaucoup moins d’écho... 

Dénoncer sans localiser

Arrêt sur images : - Guillaume Champeau propose d'afficher le nombre de kilomètres parcourus entre deux destinations sans les nommer (voir exemple ci-dessous). N'est-ce pas la bonne solution ? 

"I Fly Bernard" : - Je maintiens que nommer les villes permet de prendre immédiatement conscience de l'absurdité de certains déplacements, comme lorsque Bolloré fait dans la même journée Nice-Paris puis Paris-Toulon puis Toulon-Paris, alors que Nice est à côté de Toulon. Ça n’a aucun sens.

Benoît Piédallu (la Quadrature du Net) : - C’est quand même intéressant de savoir que Bernard Arnault s’est autorisé à prendre l’avion... pour traverser Londres d’est en ouest.  

Pour aller plus loin :

- Une tribune de la juriste Suzanne Vergnolle dans le Monde : "Jets privés des milliardaires : notre maison brûle et certains l'observent confortablement de leur hublot", 17 août 2022
- Une tribune du journaliste de Mediapart Mickaël Correia : "Face au chaos climatique, le séparatisme des riches" (11 août 2022). 
- Un retour sur la pratique du "flight tracking" et la colère des propriétaires de jets privés, dans Ouest-France (avec AFP). 
- Une interview de Lucas Chancel, codirecteur du laboratoire sur les inégalités mondiales, dans le Monde : "Les 10% les plus aisés émettent cinq fois plus de carbone que la moitié la plus pauvre des Français" (18 août 2022). 

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