"Tracances" : le succès fulgurant d'un contresens
article

"Tracances" : le succès fulgurant d'un contresens

"Travailler pendant les vacances, une pratique qui se développe en France"

Offert par le vote des abonné.e.s
Un reportage de France 2 sur les "tracances", mot-valise formé à partir de "travail" et de "vacances", a provoqué la colère des internautes. Le "concept" est apparu dans les médias en juillet, avec des dizaines d'articles en moins d'un mois. L'emballement s'explique par la publication des résultats (douteux) d'une étude, menée par une agence de relations presse... Explications.

"Je travaille en vacances, c'est le meilleur compromis", assure, sourire aux lèvres, Mélanie Flohimont, salariée d'un cabinet d'audit, interrogée par France 2 sur la terrasse de son logement saisonnier à Marseille. La voix off du reportage rebondit :"Le travail en vacances, un concept qui laisse ses enfants perplexes". Ils ne sont pas les seuls. La vidéo, publiée le 14 août sur le compte Twitter de Franceinfo plus, provoque la colère, l'incompréhension ou l'amusement de nombre d'internautes. La chaîne d'information l'accompagne d'une phrase, "En France, le travail pendant les vacances, appelé «tracances », fait de plus en plus d'adeptes", et va même jusqu'à faire la promotion du concept par le biais du bandeau qui orne le reportage : "Travail ou vacances ? Adoptez les tracances"

France télévisions promeut les "tracances" à ses dépens

Ces deux mots ainsi liés perdent tout leur sens. Car, par définition, si l'on travaille pendant ses vacances... ce ne sont pas des vacances.  "Le code du travail ne le permet pas. Il s'agit plutôt ici de télétravailler sur son lieu de vacances", précise à Arrêt sur images Michèle Bauer, avocate spécialiste du droit du travail. Et c'est bien ce que montre le reportage de France 2. Avec l'aval de sa hiérarchie, également interrogée par les journalistes de la chaîne, Mélanie Flohimont est, en réalité, partie en villégiature une semaine avant le début de ses congés payés. "Il est 9 h. Mélanie Flohimont dépose ses enfants au poney-club. Sa journée de travail va pouvoir commencer", narre la voix off du reportage, qui semble très scénarisé. On voit ensuite la salariée installer son ordinateur sur la table à manger (on espère que le poney-club gardera ses enfants jusqu'au soir). Qu'importe le lieu, son job reste le même. "T’as beau avoir les pieds dans l’eau à 6700 km, si tu te connectes tous les matins sur Zoom pour des réunions pro… tu travailles, t’es pas en vacances", réagit sur Twitter la journaliste Siham Assbague, qui ajoute : "Il n’y a ni « tracances » ni je ne sais quel autre néologisme de la novlangue néolibérale : c’est du (télé)travail, point barre". Le reportage de France 2 ne nie pas la réalité de ce travail. Mais, en promouvant l'utilisation du terme "tracance", il entretient la confusion. Une confusion entre repos et labeur dont le twitto @StoicInTheVoid  souligne avec finesse le ridicule. "En France, le travail après le décès, appelé « trécès », rencontre de plus en plus de succès auprès des managers", écrit-il

Cette ambiguïté, si elle peut prêter à sourire, n'est pas sans conséquences. "Le danger du télétravail c'est que, même sur son lieu de vacances, on est toujours au travail", explique Michèle Bauer. La déconnexion est beaucoup plus compliquée et la tentation d'ouvrir ses mails à n'importe quelle heure de la journée, même pendant les vraies vacances, est bien plus grande. "Pendant les confinements successifs, on s'est rendu compte que le télétravail était une source de beaucoup de souffrance", explique l'avocate Michèle Bauer. Depuis le 1er janvier 2017 et la loi Travail, chaque employeur a l'obligation de faire respecter le "droit à la déconnexion" de ses salariés, selon les accords collectifs de l'entreprise. Un droit qui peut être remis en cause par la pratique des "tracances". 

Sans même parler des pressions  particulières que pourraient exercer, dans ce cadre, des managers abusifs. De potentielles dérives qu'évoque brièvement France 2 dans son reportage. Par le biais d'un syndicat ou d'un membre d'une instance représentative du personnel ? Non, la chaîne préfère donner la parole... à Benoît Serre, membre de l'association nationale des directeurs des ressources humaines. "Ce qui m'inquiète le plus dans cette histoire, c'est la disparition de la frontière entre le monde privé et le monde professionnel", regrette-t-il. Une critique bienvenue, mais insuffisante. Au montage, la chaîne publique a décidé de ne garder que treize secondes de l'intervention de Benoît Serre sur les deux minutes et vingt secondes que dure le reportage. Sollicitée par Arrêt sur images, Florence Bouquillat, coréalisatrice de ce reportage, n'a pas souhaité répondre à nos questions, qu'elle a jugé "déplacées".

Un sondage à l'origine de l'emballement 

Mais France 2 n'est pas le seul média français à avoir récemment promu ou évoqué les "tracances". Depuis début juillet, les articles, chroniques radio et reportages télévisuels sur le sujet ont fleuri par dizaines, critiques ou nuancés pour les uns (comme ces deux articles de l'Humanité), élogieux pour les autres (à l'image du reportage de TF1). Pourtant, avant le 8 juillet et la Une consacrée par le Parisien à cette pratique, il est impossible de trouver une quelconque mention de "tracances" dans la presse française. Des médias du Québec, province canadienne francophone dont semble issu le terme, avaient évoqué le concept dès le mois de mars 2022, dont les Affaires ou le Devoir. À l'époque, aucun titre de la presse française n'avait repris l'expression. 

Pourquoi, alors, les médias français se sont-ils soudainement pris de passion, à partir de début juillet, pour un concept dont personne n'avait jamais entendu parler auparavant et qui ne concerne, dans son immense majorité, que les cadres ? La réponse à cette question se trouve dans un nombre, repris sans nuance par de nombreux journalistes. "Selon un sondage, le télétravail en vacance séduirait 35 % des Français", assure la voix off dans le reportage de France 2. Même chose sur la Une du Parisien, datée du 8 juillet, ou dans le premier article de son dossier consacré aux "tracances". Le 9 juillet sur LCI, la journaliste Catherine André  explique que cette proportion "considérable" n'avait encore "jamais été atteinte". Une affirmation qui tombe sous le sens... puisque personne (ou presque) ne connaissait l'existence des "tracances" avant que les médias ne l'évoquent. RMC, Sud Radio ou encore Radio Classique affirment eux aussi que 35 % des Français auraient envisagé les "tracances" pour l'été 2022, tout comme TF1 ou Elle. La liste est longue, et le même schéma est répété par la plupart des rédactions. Avec toujours cette proportion, 35 %, brandie pour justifier le sujet, et des illustrations souvent issues de banques d'images, qui montrent de jeunes et beaux travailleurs pianotant sur le clavier de leurs ordinateurs dans des cadres idylliques. 

À la source de tous ces contenus se trouve une étude parue le 4 juillet et consultée par ASI. Elle a été réalisée par Buzzpress, agence "de relations presse et de conseils en communication", pour Génie des Lieux, une société de conseil en aménagement des espaces de travail qui affirme collaborer avec de grandes entreprises et institutions comme Orange, Thalès, Lagardère ou encore les ministères des Affaires étrangères et de l'Économie.

 Ainsi, selon l'enquête, 35 % des 3402 salariés interrogés par l'entreprise, via "la méthode des quotas", auraient assuré vouloir télétravailler depuis leur lieu de vacances durant l'été 2022. Un chiffre qui semble démesuré, au regard de la part de métiers "télétravaillables" et du nombre de Français qui partent, chaque année, en vacances –54 % des Français sont partis en vacances en 2021 et 22 % ont en moyenne, télétravaillé chaque semaine la même année. Même avec une nette progression du télétravail en un an, une proportion de 35 % de "tracanciers" semble largement surestimée. Via Buzzpress, Génie des Lieux va même, dans son étude, jusqu'à affirmer que "79 % [des "Français"] amèneront leur matériel de travail en vacances pour garder le lien professionnel".  Un nombre ridiculement élevé, qui prend tout son sens à la lecture de la question posée aux sondés. Car dans le "matériel de travail" emporté en vacances par "79 % des Français", Buzzpress inclut... le téléphone portable. Il est aussi à noter que les informations communiquées par les sondés sont "déclaratives" et ne correspondent pas forcément à la réalité de leurs pratiques. 

Le "Parisien" emprunte le mot aux médias québécois et lance le buzz

Malgré un sondage douteux, dont les conclusions ont été envoyées à de nombreuses rédactions par le biais d'un communiqué de presse, Génie des lieux et son prestataire Buzzpress démentent toute volonté de promouvoir la disparition de la frontière entre travail et vacances. "C'est notre onzième enquête sur la manière dont les gens travaillent, et c'est la plus légère d'entre elles. Pour être honnête, nous ne nous attendions pas à un tel écho", confie Stéphanie Guinet, directrice de la communication de Génie des lieux, qui émet l'hypothèse d'un "bon sujet d'été" pour expliquer le grand nombre de reprises médiatiques de l'enquête. "Le seul intérêt de cette enquête pour Génie des lieux, c'est de comprendre les évolutions du monde du travail, et de faire valoir son expertise auprès de ses clients", complète Gildas Piquet-Friboulet, fondateur de Buzzpress. 

Il ajoute : "Génie des lieux travaille sur l'aménagement des espaces de travail. Elle n'a donc aucun intérêt à promouvoir le télétravail..."Dans le communiqué adressé aux rédactions, le cabinet de conseil n'utilise pas encore le terme "tracances". L'entreprise préfère employer le mot "bleisure", contraction des mots anglais "business" (affaires) et "leisure" (loisir). "C'est le mot qui est le plus utilisé dans le monde anglosaxon", raconte Gildas Piquet-Friboulet. Ce sont quatre articles, parus dans le Parisien le 8 juillet, qui auront lancé pour de bon la tendance médiatique. "Il y a eu plus de 170 articles sur le sujet en moins d'un mois", se félicite Gildas Piquet-Friboulet, de Buzzpress. 

Charlotte Robinet, du Parisien, l'assure auprès d'ASI : lorsque le sondage de Génie des lieux est paru, son dossier consacré au télétravail sur un lieu de vacances "était déjà bien avancé". Elle poursuit : "Deux mots étaient principalement utilisés pour parler de ce concept, «workation» et «bleisure». Puis, j'ai découvert le terme «tracances», utilisé par les Québécois, sur les réseaux sociaux". La journaliste s'empare du mot et lance la machine. Quand elle reçoit le communiqué de presse de Génie des lieux, Mélanie Mermoz, journaliste-pigiste qui écrit pour l'Humanité, est précisément "en train de galérer à trouver une connexion internet dans un camping" pour pouvoir travailler à distance. 

Mermoz décide d'écrire sur le sujet, mais en portant un regard critique sur la reprise, par tant de titres de presse, de l'enquête commandée par le cabinet de conseil. "Par notre métier de journaliste, nous sommes plus susceptibles de connaître, dans notre entourage, des gens qui pratiquent le télétravail, et donc les «tracances». Il y a un effet loupe qui nous conduit sans doute à surévaluer le phénomène", conclut-elle, comparant l'emballement autour des tracances avec la couverture médiatique des vacances au ski, où, pourtant, moins d'un Français sur dix part chaque année. 

Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.