Retraites : entourloupes sémantiques d'Edouard Philippe
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Retraites : entourloupes sémantiques d'Edouard Philippe

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Annonce fracassante en ce samedi 11 janvier : dans une lettre adressée aux syndicats, Edouard Philippe a "lâché du lest" en retirant "provisoirement" l'âge pivot avant 2027, dixit certains médias. "Il a lâché du lest... «sémantique»", rétorque Catherine Gasté, du Parisien, auprès d'ASI. Décryptage.

Concession ou simple tour de passe-passe ? Ce samedi 11 janvier, Edouard Philippe a fait parvenir aux syndicats, toujours vent debout contre la réforme des retraites, une lettre dans laquelle il se dit "disposé à retirer du projet de loi la mesure de court terme que j’avais proposée, consistant à converger progressivement à partir de 2022 vers un âge d’équilibre de 64 ans en 2027". Une annonce qui a aussitôt fait le tour des médias, certains qualifiant l'annonce de "recul" et de retrait "provisoire" d'un âge pivot largement rejeté, et conduit la CFDT à saluer "le retrait de l'âge pivot du projet de loi". Mais en y regardant de plus près, l'annonce n'est pas aussi claire, ni aussi nouvelle, ni aussi positive que semble le dire la CFDT.

confusion autour des deux âges pivots

Revenons déjà sur l'annonce en elle-même : le retrait de la "la mesure de court terme [...] consistant à converger progressivement à partir de 2022 vers un âge d’équilibre de 64 ans en 2027". De quoi s'agit-il exactement ? Comme le rappelait Libération le 10 janvier, il n'existe pas un, mais deux âges pivot dans la réforme des retraites. 

L'un est "systémique", c'est-à-dire qu'il est central dans le principe même de la réforme, puisqu'il garantira l'équilibre financier du système des retraites, et s'appliquera à partir de 2027 selon un système de bonus-malus (partir avant "l'âge d'équilibre" vaudra un "malus" sur le montant de la retraite, partir après vaudra un "bonus"). 

Mais il existe un second âge d'équilibre, généralement qualifié d'âge pivot, et qui ne concerne que ceux qui partiront à la retraite entre 2022 et 2027. L'idée : augmenter progressivement l'âge de départ à la retraite, passant de 62 ans et 4 mois (en 2022) à 64 ans (en 2027). Le tout pour anticiper le déficit du système des retraites prévu par le COR à l'horizon 2025  (prévision rejetée par plusieurs spécialistes). 

C'est de ce deuxième âge pivot dont parle Edouard Philippe quand il évoque la "mesure de court terme" évoquée plus haut, et qu'il se dit prêt à lâcher. Et si l'âge d'équilibre "systémique", le plus important, est aussi évoqué dans la lettre, celui-là n'est pas du tout remis en question : "Celui-ci constituera un des leviers de pilotage collectif du système dans la durée et servira également de référence individuelle aux assurés afin qu'ils partent en retraite avec un niveau adéquat de pension". Autrement dit : "C'est de la com'", balaie Catherine Gasté, journaliste spécialisée retraites au Parisien, jointe par ASI. L'âge d'équilibre reste bien inscrit dans la loi. 

Un "retrait"? "Provisoire" ?

Du côté des médias, une dépêche AFP, reprise par plusieurs sites dont Sud-Ouest ou L'Obs, a mis en avant dès le 11 janvier au soir l'idée d'un retrait "provisoire" de l'âge pivot. Même version du côté du Monde ou encore de Franceinfo : "Réforme des retraites : le gouvernement retire provisoirement l'âge pivot de l'avant-projet de loi", titre le site qui évoque "un pas vers certains syndicats" effectué par le Premier ministre. 

Alors pourquoi "provisoirement" ? Parce que ce fameux âge pivot reviendra façon boomerang si les partenaires sociaux ne dénichent pas de mesures alternatives "permettant d'atteindre l'équilibre financier en 2027" lors de la conférence de financement qui doit rendre ses conclusions fin avril. La souplesse annoncée est d'autant plus fictive que le gouvernement, annonce Philippe, envisage de  "prendre par ordonnance toute mesures permettant d'assurer l'équilibre du système de retraite à l'horizon 2027". Pour résumer, explique la journaliste du Parisien, "ils laissent aux syndicats jusque fin avril pour trouver des alternatives à l'âge pivot, mais de toute façon la décision finale sera prise par ordonnance"

Un "recul", vraiment ?

Résumons-nous : l'âge pivot non systémique, celui qui ne concerne que les toutes prochaines années, est le seul concerné par la "concession" du gouvernement. Et le gouvernement ne semble pas exclure la possibilité de le réintroduire si les partenaires sociaux ne se mettent pas d'accord. Peut-on dans ces circonstance parler de "retrait", voire de "recul" ("provisoire" ou non), comme l'ont fait notamment TF1, l'AFP, Franceinfo, ou encore Le Parisien ? Ce dernier a même titré... "Édouard Philippe lâche enfin du lest".

"Il a lâché du lest «sémantique»", rétorque Catherine Gasté, citant le professeur en communication Arnaud Benedetti, qui intervenait ce dimanche sur LCI pour évoquer un "compromis de communicants, un compromis de sémantique". La journaliste se désolidarise du titre de son journal et ne voit absolument pas de recul ou de retrait concret dans l'annonce du Premier ministre, qui perd même les spécialistes du dossier, se désespère Gasté. Elle y décèle cependant un "coup de maître" : "L'annonce lui permet d'enjamber le débat puisque la mesure d'équilibre de 2022, qui braquait une partie de la majorité, ne sera, du coup, pas discutée à l'Assemblée. Et dans le même temps il ne se dédit pas, puisqu'il dit qu'après la fin du mois d'avril on passera par ordonnance". La journaliste note également que le calendrier permet de ne pas trancher la question avant les municipales de mars 2020. 

On est donc loin d'une "victoire" de la CFDT qui se félicite d'avoir "obtenu" le "retrait" de l'âge pivot. "Maintenant, ça va être à la CFDT de faire la différence entre âge pivot et âge d'équilibre" pour convaincre sa base de la concession, analyse la journaliste du Parisien. Ce dimanche 12 janvier, l'enthousiasme était un peu moins de mise dans les médias, entre L'Express qui explique (timidement) "pourquoi l'âge pivot n'a pas (totalement) disparu du projet du gouvernement" ; Franceinfo qui livre l'interview d'un économiste rappellant que le gouvernement "n'a absolument pas reculé sur l'âge d'équilibre à long terme". Notons que Libération, à contre-courant des dépêches AFP, titrait dès samedi 11 janvier au soir sur le "coup politique d'Edouard Philippe". Et prenait bien soin de mettre le mot "retrait" entre guillemets. 20/20. 

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