"Prolifération" de moustiques tigre : le "spécialiste" était vendeur de répulsifs
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"Prolifération" de moustiques tigre : le "spécialiste" était vendeur de répulsifs

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Une flopée de titres anxiogènes sur la prolifération du moustique tigre sont parus dans la presse française depuis plus d'un mois. Derrière nombre de ces articles : la campagne efficace d'un site internet, "Vigilance moustiques"... qui est en réalité la vitrine d'une marque d'anti-moustiques. Plusieurs médias alertent pourtant, depuis 2015, sur ce mélange des genres.

Mis bout à bout, les articles et sujets de journaux télévisés donnent envie de prendre une douche d'insecticide. Les moustiques tigre, qui peuvent transmettre "la dengue, le chikungunya, ou le zika" ont "colonisé définitivement" 51 départements français, "infest[ant] 70% du territoire", et ce n'est pas fini : "la colonisation de l’ensemble du territoire continue son accélération vers le nord"... Les Echos Week-end - dans leur édition du 17 mai - vont même jusqu'à lui inventer des pouvoirs imaginaires, comme celui de transmettre le paludisme (raté). A l'appui de leurs exhortations à la prudence, plusieurs rédactions brandissent des cartes de France balafrées de zones rouges façon alerte ouragan.

A l'origine de la déferlante : un communiqué

Pourquoi cette panique soudaine des rédactions françaises, qui semble avoir débuté le 26 avril dernier ? C'est que, relève Médiacités, le 26 avril est la date à laquelle un site dénommé "Vigilance moustiques" a envoyé un communiqué de presse à des dizaines de rédactions, les alertant de nouvelles zones de "vigilance rouge" et les invitant à consulter sa "carte 2019 du moustique tigre". La quasi-totalité des articles parus depuis la fin avril concernant le moustique tigre se basent de fait sur ce communiqué, reprenant soit la carte publiée par "Vigilance moustiques", soit une interview du président du site, Stéphane Robert.

Stéphane Robert, Stéphane Robert... Mais oui, Stéphane Robert ! Ce n'est pas la première année que cet homme, simplement présenté comme "président de Vigilance moustiques", sans précision ni profession, squatte les plateaux de télévision à l'ouverture de la saison des moustiques.

Vitrine d'un vendeur de répulsifs

"Vigilance moustiques", quézaco ? Un nom à mi-chemin entre la carte de vigilance de Météo-France et le site "Signalement-moustique" de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES). Sauf qu'à la différence de ces deux derniers, "Vigilance moustiques" n'a rien d'un dispositif public : le site est la vitrine "informative" d'une marque d'anti-moustiques, Manouka.

Il ne s'en cache d'ailleurs pas particulièrement. Dès la page d'accueil, le visiteur est accueilli d'un bandeau lui recommandant de se pourvoir de lotions de Manouka, "l'expert anti-moustiques".

Un clic sur "Qui sommes-nous ?" et le profil du "1er site d'information actualisée sur les moustiques" se précise : "Depuis sa création en 2013, vigilance-moustiques a pu s’appuyer sur le partenariat technique et l’expertise de Manouka, l’anti-moustiques efficace et engagé". Un partenariat particulièrement étroit puisque le directeur de la publication du site Stéphane Robert (l'expert vu à la télé) n'est autre que l'ancien dirigeant des Laboratoires A, la maison mère de Manouka (information relevée par Médiacités et confirmée par la fiche de l'entreprise sur l'agrégateur d'informations légales Societe.com).

Et si le mélange des genres n'était pas encore assez manifeste, la marque d'insecticide et le site (qui ose quand même une rubrique "Notre déontologie en tant que média d'information") ont tout simplement la même attachée de presse.

Interrogé en 2015, Stéphane Robert assumait, expliquant en substance qu'il s'était juste montré plus créatif que les autres : "Quand vous êtes un petit acteur dans votre domaine, soit vous faites une publicité classique qui manque totalement d’efficacité, soit vous développez un marketing original, qui rend service aux gens et qui répond à une attente".

Les journalistes qui ont largement repris les conseils et alertes du site étaient-ils au courant qu'ils relayaient, ce faisant, un "marketing original" ? Contactés par ASI ce 31 mai à midi, ni les Echos Week-end, ni BFMTV Paris, ni RMC, ni CNEWS ne nous avaient répondu, en fin d'après-midi.

Deux journalistes ont tout de même accepté de nous raconter comment l'info s'était retrouvée dans leurs colonnes : par un mélange finalement assez banal de précipitation et de manque de communication au sein des rédactions. "Nous avons reçu le communiqué au desk (bureau central), via une collègue qui avait déjà traité le sujet. Je devais avoir une journée chargée, je ne me suis pas particulièrement méfié", raconte le premier, auteur d'un article pour La Dépêche. "Je me suis rendu compte très vite après la publication de mon article que le site était en fait lié à cette marque", ajoute-t-il. "J'aurais pu m'en rendre compte avant, c'est vrai - comme toujours, on est sans doute allés un peu vite. Quand je l'a vu, je me suis dit qu'il fallait peut-être le supprimer... Mais bon, mes collègues de toutes les autres éditions [les déclinaisons du quotidien dans les autres départements] l'avaient fait aussi, alors je me suis un peu dit : "A quoi bon ? Le mal est fait" regrette le jeune journaliste, qui assure qu'on ne l'y reprendra plus.

"Ça faisait partie d'une liste de sujets à traiter confiés par mon rédacteur en chef", explique le second, journaliste chez 20 Minutes, édition de Paris. "Je crois qu'il avait trouvé ça intéressant car il y avait un focus très Ile-de-France" (l'article insiste en effet sur le fait que Paris est passé en "vigilance rouge"), "ça n'est pas allé plus loin que ça" complète le journaliste, qui n'avait aucune idée des liens entre le site et la marque.

Pas faute d'avoir prévenu

Depuis qu'il apparaît régulièrement dans les médias grâce à sa "carte de vigilance" (sortie pour la première fois en 2013), "Vigilance moustiques" a pourtant été épinglé plusieurs fois pour sa double casquette d'expert et de commerçant. Sud-Ouest alertait ses lecteurs dès 2013 sur ce "leurre presque parfait". En 2015, c'était au tour de Libération de pointer la "vraie-fausse histoire de l'invasion du moustique tigre" ; la même année, Rue89 s'interrogeait sur cette "veille citoyenne au goût de marketing" et le Courrier Picard se fendait d'un papier intitulé "Moustique tigre : stop au délire". En juillet 2017, le site Reporterre s'attachait lui aussi à calmer les esprits (tout en rappelant, site écolo oblige, le risque de toxicité des répulsifs). Cette année, c'est donc Médiacités qui s'y est collé.

En plus de pointer la présence gênante d'intérêts commerciaux, ces articles donnaient tous la parole à de (vrais) experts mettant en garde contre le ton alarmiste de "Vigilance Moustiques". "Sans être fausses, les cartes produites par ces sites privés donnent l’impression que le moustique tigre est beaucoup plus installé qu’il ne l’est actuellement", pointait en 2015 dans Rue89 l'entomologiste Yvon Perrin, membre du Central national d’expertise sur les vecteurs (Cnev, créé à l’initiative de l’Anses et de l’Institut de veille sanitaire).

"Ce site diffuse des annonces alarmistes et présente des cartes non-sourcées", tempête trois ans plus tard la directrice santé de l’Agence régionale de Santé (ARS) Occitanie, Catherine Choma, interrogée par Médiacités. Elle accuse également le site de présenter des "légendes fausses" sur la carte. Ainsi, la couleur rouge, majoritairement présente, n’est utilisée par les instances sanitaires que lorsqu'il y a "un risque épidémique" et que "le moustique devient dangereux" - ce qui n’est pas le cas sur la carte de "Vigilance moustiques". Enfin, relève le site d'investigation locale, alors que l’Anses détaille au sein de chaque département quelles communes précises sont affectées par les moustiques, il suffit à la carte de "Vigilance moustiques" une seule commune touchée pour que tout le département passe en jaune, orange ou en rouge – quelles que soient les nuances à l’intérieur du département. Vous avez dit anxiogène ?

Au chapitre des études ultra-médiatisées "orientées" par leur commanditaire, vous pouvez relire notre chronique sur les études sur le "slashing", commandées par un marchand de "solution de gestion des temps et plannings", ou cette étude alarmante sur les usurpations d'identité, commanditée...par un fabricant de broyeuses. Sans parler de cette étude sur l'absentéisme, commandée par...un cabinet conseil de solutions anti-absentéisme.

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