Conseil scientifique : pendant l'été, des alertes incomprises
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Conseil scientifique : pendant l'été, des alertes incomprises

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Suite au reconfinement décrété depuis le 28 octobre, certains médias redécouvrent, avec surprise, la justesse des avis rendus pendant l'été par le Conseil scientifique Covid-19, chargé d'éclairer le gouvernement. Ont-ils été médiatisés à l'époque ? Oui, mais toujours d'une façon qui ne permettait pas de comprendre les enjeux de fond.

"Nous avons tous été surpris par l'accélération soudaine de l'épidémie. Tous." La phrase revient deux fois dans l'allocution du président de la République Emmanuel Macron, le 28 octobre, pour annoncer la mise en place d'un confinement pour au moins quatre semaines, tant au sujet des voisins européens, que de ses compatriotes. La violence de l'accélération de ces dernières semaines a effectivement surpris la plupart des épidémiologistes, qui s'en ouvrent dans Libération. Mais quelques médias, se demandant comment on en était arrivés là, se sont plongés dans les publications du conseil scientifique Covid-19. Institué le 5 mars dernier par le ministre de la Santé Olivier Véran "pour éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au coronavirus", présidé par l'épidémiologiste Jean-François Delfraissy, composé de 13 membres, il a rendu en tout 27 notes et rapports. Et, surprise : ses alertes étaient depuis longtemps assez précises, et conformes à ce qui s'est déroulé.

"(...) La montée inexorable de la deuxième vague pandémique avait (...) été signalée de longue date à l’exécutif", rappelle ainsi Le Monde le 28 octobre, revenant en détail sur trois avis, "mises en garde ignorées du conseil scientifique". Quelques jours plus tôt, le 26 octobre, juste avant l'annonce de confinement, c'est sur BFMTV que le journaliste Maxime Switek s'était prêté à cette "expérience vertigineuse", relire les avis d'"un conseil qui a été critiqué, moqué parfois pour son alarmisme. Pourtant, son analyse était d'une justesse assez frappante." Et de citer un document rendu le 27 juillet : "Il semble hautement probable qu'une seconde vague épidémique sera observée au cours de l'automne ou de l'hiver prochain. Cette vague pourrait avoir un impact supérieur à celui observé lors de la première vague." Au-delà de leur prise en compte par l'exécutif, ces alertes ont-elles été relayées médiatiquement ? Oui, mais bien souvent les médias sont passés à côté de l'essentiel, quand ils ne discréditaient pas tout simplement l'annonciateur de mauvaises nouvelles. Retour sur deux épisodes, qui montrent les difficultés à suivre, médiatiquement, les questions de politiques publiques.

Le 4 août : un appel à la préparation de la rentrée déformé

Le 4 août, le Conseil scientifique présente à la presse l'avis rendu au gouvernement le 27 juillet - ceux-ci ne sont rendus publics qu'aux dates choisies par ce dernier. Intitulé "se préparer maintenant, pour anticiper un retour du virus à l’automne", cet avis alerte en premier lieu sur les indicateurs d'une situation "contrôlée, mais fragile". Le Conseil scientifique y estime donc le retour à une deuxième vague à la rentrée "hautement probable", données épidémiologiques sur les maladies infectieuses et grippes à l'appui, en insistant sur les mesures à anticiper pour que la situation reste sous contrôle. De fait, le rapport détaille sept protocoles proposés à l'exécutif, qui concernent des aspects différents de la crise et qui ont déjà été évoqués précédemment, dans un avis daté du 2 juin. Les deux premiers protocoles concernent les mesures à mettre en place en direction du grand public. Il s'agit respectivement des questions d'application des mesures -barrières, qui peuvent être renforcées - notamment par la généralisation du port du masque -, et de l'amélioration du triptyque "tester-tracer-isoler", pilier de la stratégie nationale de lutte contre le coronavirus, au sujet de laquelle le Conseil scientifique constate des "lenteurs" et souhaite clarifier la stratégie des tests. Les autres protocoles concernent des publics ou institutions spécifiques, les personnes à risque, les EHPAD, les populations en situation de précarité, les grandes métropoles, ainsi que les hôpitaux. Beaucoup d'aspects, donc, détaillés notamment par Le Monde dans un article dont le titre reprend l'enjeu principal du rapport : "Covid-19 : le conseil scientifique appelle à se préparer à une deuxième vague à l’automne", ou encore par les Échos.

L'AFP, dans sa dépêche consacrée au virus, reprise par plusieurs médias, met en avant le diagnostic, d'une façon qui en souligne les aspects inquiétants : "L'équilibre est fragile et nous pouvons basculer à tout moment", commence la dépêche, accessible sur le site du Point. Du contenu du rapport, sont repris, de façon assez classique, les volets les plus concernants pour le grand public : éléments d'aggravation de la situation, appels aux citoyens dans l'application des mesures barrières ("l'avenir de l'épidémie à court terme est en grande partie entre les mains des citoyens"), plans pour les grandes métropoles, avec quelques éléments relatifs à la stratégie de test. Mais la dépêche évacue la dimension de planification gouvernementale, essentielle dans le rapport. De ce fait, elle fait peser la responsabilité de la réaction sur les citoyens. Ces angles et cette structure sont identiques à ceux que l'on peut trouver, par exemple, dans un petit reportage de CNews, ainsi que dans le journal télévisé de France 2, le 4 août.

Ridiculisation sur un plateau de BFMTV

Sur  BFMTV, l'information sur l'avis du Conseil scientifique est diffusée le 4 août, dans un contexte à la fois estival et anxiogène : l'actualité, ce jour-là, tourne autour de violences autour du port du masque, des chiffres du Covid-19 aux États-Unis, de la hausse du nombre de patients en réanimation, et aussi les premières mesures de généralisation du masque dans l'espace public, qu'Anne Hidalgo met en place dans certaines zones à Paris. Les bandeaux relatifs à l'avis, tirés de la dépêche AFP, s'ajoutent à celui sur les déclarations de la veille du premier ministre Jean Castex - qui appelait à "ne pas baisser la garde" - pour mettre un peu de pression sous le soleil : "« La situation est fragile. Nous pouvons basculer à tout moment » avertit le Conseil scientifique" dans l'un, et un autre indique que "le Conseil scientifique juge toujours «hautement probable qu'une seconde vague épidémique soit observée à l'automne ou l'hiver»".

L'avis du Conseil scientifique est présenté en plateau dans des billets factuels, selon les mêmes angles que la dépêche AFP. Et il sera débattu en fin de journée sur le plateau d'Alain Marschall, sous l'angle... du constat anxiogène. Le plateau lui-même, appelé à discuter tant de l'avis du Conseil que du débat qui bat son plein sur le port du masque en extérieur, est hétéroclite : on y trouve l'urgentiste Patrick Pelloux, le professeur en physiologie et "rassuriste" - à l'époque encore neuf sur les plateaux télé - Jean-François Toussaint, la rédactrice adjointe de Libération Alexandra Schwartzbrod, et le syndicaliste d'Alliance Police Yvan Assioma. Et le débat, parti d'un "mais ça repart vraiment, comme dit le Conseil scientifique, alerte rouge ?" de Marschall, ne permet en rien de discuter le fond : c'est plutôt le Conseil scientifique qui en prend pour son grade, tant par Toussaint, fidèle à sa ligne de négation d'une possible deuxième vague, que par Pelloux en désaccord avec une vision alarmiste - la situation qu'il voit alors aux urgences est maîtrisée, selon lui. 

Résultat, un débat dont le spectateur ressort plus confus qu'il n'y rentre. Dans la discussion - et pendant la suite de l'été, l'avis étant finalement englouti par l'explosion du port de Beyrouth -, les questions spécifiques à l'avis du Conseil scientifique finissent par être réduites au débat sur le port du masque en extérieur. Pas d’interpellation des membres du gouvernement sur les propositions faites par le conseil, pas de débat sur la préparation de l'automne et les mesures possibles, pas non plus de développement des problèmes relatifs au triptyque "tester-tracer-isoler", qui seront au cœur d'une nouvelle séquence médiatique autour du Conseil scientifique à la rentrée.

Le 9 septembre : une petite phrase mise en exergue

Deuxième épisode, le 9 septembre dernier. Lors d'une présentation d'un nouvel avis du Conseil scientifique à la presse, Jean-François Delfraissy fait quelques déclarations qui vont trouver un écho inattendu : "Je voulais vous dire que le Conseil scientifique était très actif dans la réflexion stratégique, pour conseiller le gouvernement qui après cette phase d'été va être obligé de prendre un certain nombre de décisions difficiles, et la France se situe maintenant à un niveau qui est inquiétant (...) et où donc un certain nombre de mesures seront à prendre, à décider probablement dans les huit à dix jours qui viennent maximum, compte-tenu du délai du retentissement de ces décisions."  Des "décisions difficiles" ? Deux jours avant un conseil de défense organisé par le gouvernement, la perche est saisie tant par les médias écrits qu'audiovisuels. Et la sauce monte donc, pendant deux jours, sur les fameuses décisions, pas du tout évoquées par le Conseil scientifique.

Sous ce chapeau, certains imaginent des confinements locaux, de secteurs économiques, des limitations de déplacement... La sortie déplaît à l'exécutif, le président de la République recadre le lendemain, rappelant le rôle "technique" du Conseil scientifique, tandis que c'est le rôle des dirigeants politiques de "prendre des décisions". Une répartition d'ailleurs réaffirmée par l'auteur des déclarations.

L'enjeu de santé publique oublié

Mais dans l'emballement, le sujet du point presse a été oublié. Et pourtant il est extrêmement important, comme on peut se rendre compte à la lecture des quelques articles qui l'évoquent, comme celui de Nathalie Raulin, qui couvre la médecine pour Libération, ou celui d'Anne-Laure Frémont, journaliste sciences et médecine au Figaro. C'est que, selon les mots de la première, l'avis, rendu au gouvernement le 3 septembre, "pointe (...) les failles relatives à l’un des trois piliers de la lutte contre l’épidémie : la mise à l’isolement des personnes infectées et de leurs cas contacts". Le rapport décrit une "stratégie d’isolement sans cahier des charges, ni budget à l’échelle nationale, des recommandations assez peu relayées auprès du public, le manque de données précises sur les conditions et le suivi de l’isolement", avec des malades ou cas contacts qui du coup suivent peu cette recommandation, pourtant essentielle pour casser la chaîne de contamination du virus. À noter que dans son avis du 27 juillet, le Conseil scientifique s'inquiétait déjà de l'absence de données de suivi sur ces questions d'isolement. Décryptant les enjeux politiques de la sortie, nombre de journalistes passent donc à côté de ce sujet. 

Qui plus est, ce traitement rend difficilement compréhensibles les choix du gouvernement, le 11 septembre, à l'issu du conseil de défense attendu. L'anticipation de "décisions difficiles" de sa part tombe à plat : Jean Castex, mandaté pour faire les annonces, se contente d'évoquer une meilleure priorisation des tests, le recrutement de 2000 enquêteurs chargés de tracer les cas contacts, et la réduction du délai d'isolement de quatorze à sept jours. Cette mesure est discutée dans les médias, comme sur Franceinfo, qui détaille la génèse de la décision et les avis scientifiques sur la question, ou BFMTV, qui revient sur ses raisons scientifiques, mais sans insister sur le constat de son peu de suivi, aux conséquences pourtant graves. Qui plus est, les points de vue convoqués sur la pertinence de la mesure brouillent le message. Franceinfo recense les perspectives de plusieurs épidémiologistes, parus dans plusieurs médias : Antoine Flahault, directeur de l'Institut de santé globale de Genève, d'accord avec la mesure, mais aussi William Dab, ancien directeur général de la santé, qui s'inquiète de la réduction et peut laisser penser qu'une quatorzaine réduite n'est pas utile, ou encore Martin Blachier, dont nous vous parlions ici, qui estime à partir des données de contamination des cas contacts (3% selon lui) que nombre de quarantaines sont inutiles : "Si, à chaque fois qu'on pense qu'on a été en contact, on se met en quatorzaine, on se retrouve avec 90% des quatorzaines qui sont inutiles."

Est-ce uniquement la faute des médias ? Le Conseil scientifique avait dans son avis du 27 juillet alerté sur les questions de "gouvernance" et de "communication" dans la gestion de la crise. Il insiste aussi sur le fait d'avoir réclamé "à plusieurs reprises depuis début avril" et "sans aucun succès", "la mise en place d’un «comité de liaison citoyenne COVID-19»". "Le mois de septembre permettrait de mettre en place un dialogue avec la société civile sur les décisions à prendre en cas de seconde vague, expliquait-il alors, annonçant déjà que les "décisions seront politiques et sociétales, bien plus que sanitaires." Encore une demande restée lettre morte.

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