Comment les médias ont (déjà) réélu Macron
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Comment les médias ont (déjà) réélu Macron

Ils ont inventé le mandat de dix ans

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Vous ne le saviez pas encore, mais nous sommes déjà en mai 2022 et le président Emmanuel Macron a été réélu pour un deuxième mandat de cinq ans. On plaisante, mais en observant les médias ces dernières semaines, difficile de passer à côté du constat d'une élection "déjà jouée", dont le président Macron, en tête dans les sondages, sortirait grand vainqueur. Analyse.

La réélection de Macron, c'est chose faite (ou presque). Pour Guillaume Roquette, directeur de la rédaction du Figaro magazine, en tout cas. Lorsqu'il s'exprime, début mars, lors d'une table ronde sur les élections législatives du Club du Figaro, Roquette assure que Macron "se retrouve dans la situation de François Mitterrand en 1988 : il a été réélu, sur sa personne, dans une posture de protecteur, du «père de la Nation». Mais comme c'est une personne qui a été réélue, et pas un programme, derrière, il se passe quoi ? Il n'y a pas de majorité absolue, et des réformes qui sont beaucoup plus compliquées à faire." Cette émission du Figaro a bien été tournée le 8 mars, et non le 19 juin –  date à laquelle la composition de la prochaine Assemblée sera réellement connue. Tout ceci n'est donc que pure spéculation.

"Tous les médias font comme si la campagne avait déjà eu lieu," déplore Alexis Lévrier, chercheur à l'université de Reims et spécialiste des médias, auprès d'Arrêt sur images. La guerre en Ukraine a provoqué une sorte de fatalisme dans la presse." Macron, dit-il, souhaitait quoi qu'il arrive se lancer dans la campagne le plus tard possible (comme l'avait fait François Mitterrand en 1988, qui avait annoncé sa candidature seulement 33 jours avant le scrutin) pour "réduire la campagne à sa plus simple expression, pour que sa réélection aille de soi".  La guerre "contrarie" la campagne, tout en propulsant le candidat-président sortant-chef de guerre "à des hauteurs stratosphériques" dans les sondages. On a attendu pendant des mois que la campagne commence, et elle n'aura jamais lieu." Laurent de Boissieu, politologue et journaliste à La Croix, partage le constat d'une "absence de suspense" dans la parole médiatique. "Il y a eu un glissement de la principale question : ce n'est pas «Le président sortant sera-t-il réélu ?», mais «Qui va perdre contre lui au second tour ?»"

Sur les chaînes d'info, "c'est déjà plié"

Depuis fin février, en effet, les partisans du "c'est plié" se succèdent sur les plateaux des chaînes d'info (voir notre montage ci-dessous). 

Dès le 26 février, sur CNews, le présentateur Anthony Favalli se demande si la campagne présidentielle est "finie", à quoi son invité Philippe David répond que la guerre en Ukraine est "du pain bénit" pour Macron et que la campagne, de fait, est "finie avant d'avoir commencé". Le 11 mars sur Public Sénat, à la question du journaliste ("Donc, c'est plié ?"), une sondeuse répond que "oui, s'il s'agit du résultat… d'abord de la qualification d'Emmanuel Macron, puis du résultat du second tour", car le président a "de fortes chances de remporter à nouveau la présidentielle". Le 14 mars sur LCI, à la présentatrice qui demande si "c'est déjà plié", le journaliste du Figaro Yves Thréard répond : "Mais [les candidats] savent très bien que c'est plié !" Dans Les Grandes Gueules sur RMC le 2 mars, la chroniqueuse Stella Kamnga raconte ne pas comprendre "pourquoi les autres candidats continuent" : "Le match est déjà plié," dit-elle. Dans les Grandes Gueules encore, le 18 mars cette fois, Zohra Bitan estime que le président-candidat a "un boulevard" devant lui. Certains journalistes, comme Alix Bouilhaguet de Franceinfo, en profitent pour faire leur bilan du quinquennat, comme pour peindre une continuité innée des mandats Macron : le président sortant, dit-elle, a "plutôt assuré", "il a fait ses gammes et se présente comme le seul effectivement qui a éprouvé l'Élysée, les périodes de crise, le pouvoir..." 

Partout, on l'adoube en chef de guerre irremplaçable. Pour Alix Bouilhaguet, Macron est "légitime quand il y a une guerre à quelques encablures de chez nous" ; pour la grande reporter Anne Nivat, invitée de C Politique le 13 mars sur France 5, "on peut dire que le président Macron sera réélu, parce qu'en temps de guerre, on ne change pas de chef". Début mars, déjà, Acrimed recensait des phrases-choc entendues sur les plateaux : "Qui ferait mieux que Macron ?" (BFMTV) ou encore "Comment être contre la position d'Emmanuel Macron ?" (Franceinfo). L'affaire est close, passons donc, comme le Club du Figaro, à la suivante : "La seule question qui se pose aujourd'hui, c'est de savoir s'il aura une majorité aux législatives," estime Guillaume Roquette,  chroniqueur (et directeur de la rédaction du Figaro Magazine) sur LCI le 21 mars. Et puisque les jeux sont déjà faits, pourquoi s'intéresser à l'élection ? Pour la première fois de son histoire, la chaîne privée TF1 accorde si peu d'attention au premier tour qu'elle a choisi de rediffuser la comédie Les Visiteurs (1993) le soir du 10 avril, écourtant sa soirée électorale.

"Ultra-favori" dans la presse française, "imbattable" pour les médias anglophones

Tous les sondages donnent Emmanuel Macron en tête avec une forte avance, renforcée par "l'effet drapeau" depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine le 24 février dernier. Avant même d'annoncer sa candidature le 3 mars, Les Échos le décrivaient comme "pas encore candidat, mais déjà ultra-favori" ; désormais, pour le Monde, le président est "en surplomb" dans une campagne "brouillée par la peur" où nul autre ne peut se targuer d'une "stature équivalente"Macron sera-t-il donc réélu par défaut ? Europe 1 en débat ("Emmanuel Macron est-il déjà réélu ?") tandis que le billet politique de France Culture considère qu'il "n'a pas d'adversaire"

Dans la presse étrangère aussi, la réélection de Macron est acquise. Le quotidien britannique de gauche The Guardian a observé que sa marge de manœuvre dans les sondages est "la plus grande avance au premier tour depuis que François Mitterrand a fait face à Jacques Chirac en 1988, ce qui fait de la réélection de Macron une fatalité". Pour le magazine The Spectator, Macron paraît "imbattable" : "Si [sa] réélection était précédemment une presque-certitude, simplement grâce à la géométrie du système électoral, sa défaite paraît désormais pratiquement inimaginable," tranche le magazine de droite. 

Pour le magazine libéral The Economist, qui combine les sondages pour en tirer sa propre estimation, les chances qu'un autre candidat qu'Emmanuel Macron gagne l'élection présidentielle sont quasi-nulles. La probabilité d'une victoire de Macron est jugée "extrêmement probable" ; pour tous les autres, elle est "extrêmement improbable". L'occasion, peut-être, de se souvenir du 5 novembre 2016, veille de l'élection présidentielle aux États-Unis, où les sondages donnaient Hillary Clinton gagnante à 99%...

L'agence Associated Press nuance toutefois cet enthousiasme international, en rappelant que "sa position de favori reste fragile" et qu'il gagnerait face à Le Pen "avec une marge plus faible qu'en 2017". Même The Economist, pourtant très Macron-compatible, instille un peu de doute dans son portrait du "président respecté mais mal-aimé" publié (par hasard ?) le 3 mars, jour de l'annonce de la candidature du président à sa réélection: "Même si [Macron] gagne dans les urnes, l'influence grandissante des populistes dans le débat public, combinée à son absence de popularité dans les milieux moins aisés, pourraient lui faire perdre le contrôle de l'humeur nationale", écrit la correspondante à Paris Sophie Pedder, qui suit le président depuis ses premiers pas au ministère de l'Économie sous Hollande.

Perdre l'élection ? Macron ne s'est "pas posé la question"

Sur le plateau de LCI le 10 mars, la journaliste du service politique Camille Colin partage une petite phrase que lui a confiée un "conseiller du gouvernement" : "On le sait, il va être réélu, Emmanuel Macron." Depuis l'annonce de sa candidature le 3 mars, le président-candidat agit en effet comme si l'élection n'était qu'une formalité. Perdre n'est même pas une option : à sa conférence de presse organisée à Aubervilliers le 17 mars, lorsqu'une journaliste lui a demandé ce qu'il comptait faire en cas de défaite, le président Macron a répondu qu'il ne s'est tout simplement "pas intimement posé la question". Depuis, il semble s'être ravisé : ce 24 mars, Macron appelle sa majorité à se mobiliser et alerte que "rien n'est jamais écrit, rien n'est jamais acquis". Déjà le 4 mars, dans un clip de campagne, il avertissait ses soutiens que non, tout n'est pas "plié" : "Si à chaque seconde, on considère que la confiance est acquise et qu'on n'a pas à se remettre en cause et aller la chercher, à ce moment-là, on perd."

Une autre question qu'il ne s'est pas posée, c'est celle de jouer le jeu de la campagne. Non content de rester "en surplomb", le président-candidat impose ses conditions aux médias, qui acquiescent sans broncher. Lors de l'émission de TF1 La France face à la guerre le 14 mars, dans laquelle se succédaient 8 des 12 candidats dont Macron, celui-ci avait dicté des conditions très strictes : "Pas de confrontation ni de photo avec les autres candidats, pas de plans dans le public, des arrivées séparées et minutées pour ne croiser personne en coulisse, un thème principal favorisant le tenant du titre et un temps de parole tenu secret", a révélé L'Opinion. Le quotidien conclut : "Tout a été discuté pour que le candidat Macron apparaisse au-dessus de la mêlée… Et le reste." Idem le 7 mars à Poissy, où sa rencontre voulue spontanée avec des Français sur le terrain, suivie par BFMTV, était en fait prévue au millimètre près par le maire LREM de la ville, comme révélé par France Inter le lendemain. "Les questions étaient prévues, écrites en amont," selon la radio. Quant à la conférence de presse du 17 mars, les journalistes conviés étaient également priés d'envoyer leurs questions en amont, comme l'a raconté la journaliste Alison Tassin sur le plateau de Quotidien. Elle précisait que cette demande a "choqué" de nombreux journalistes. Le candidat refuse même de débattre avec ses adversaires avant le premier tour, citant pour excuse l'exemple des précédents présidents sortants. "C'est complètement absurde, puisque ce type de débat rassemblant tous les candidats n'existait pas avant 2017," commente Alexis Lévrier. 

"Macron a réussi à imposer un rapport de force très défavorable aux médias"

Ce n'est pas la première fois que les médias considèrent que la campagne est jouée bien avant le scrutin : Alexis Lévrier se rappelle celle de 1995, durant laquelle, dit-il, "des mois avant l'élection, les médias disaient : «De toute façon, Balladur a gagné, Chirac finira dans les choux.» Ce n'était même pas la peine d'aller voter, quoi." Mais cette fois, dit-il, nous sommes à moins d'un mois du scrutin, dans "une élection sans équivalent, en période de guerre" : rien à voir, donc, avec la victoire de Chirac sur Balladur en 1995. Les courbes des sondages s'étaient alors croisées en février. "L'attitude des médias, vu le contexte et le peu de temps avant l'élection, est plus excusable qu'en 1995," dit Lévrier. Pas facile en effet pour les journalistes de contredire le candidat quand le président reprend le dessus, s'excuse puis se retire car il doit s'entretenir avec les autres chefs d'État européens à propos de la guerre, comme il l'a fait le 17 mars en conférence de presse... Entre son rôle de chef de guerre très occupé et la rareté choisie de ses entretiens, le président a "réussi à imposer un rapport de force très défavorable aux médias," regrette Lévrier. Un constat partagé par Laurent de Boissieu, de La Croix, qui compare ce rapport de force entre Macron et les médias à celui qui oblige implicitement la presse écrite à faire relire ses interviews, parce que "le rapport de force est tel" qu'ils ne se verraient plus accorder d'entretiens. Il est primordial, dit Lévrier, que les médias sortent de leur "forme d'impuissance et de renoncement" actuelle et parviennent à "opposer [à Macron] un discours beaucoup plus offensif sur son refus de faire campagne, sa volonté de l'escamoter et de considérer que tout est acquis". BFMTV, dit-il, aurait dû maintenir le débat du 23 mars, annulé car Macron (et Le Pen) ont décidé de ne pas s'y rendre. C'est aux médias de "le traiter comme un candidat", estime Lévrier. De Boissieu acquiesce : "S'il n'est pas là, on fait sans lui, il y aura une pancarte à son nom sur une chaise vide."

Sans un rapport de force plus égalitaire entre Macron et les médias, Lévrier craint que ne se pose, à terme, la question de la légitimité de l'élection - une inquiétude aussi évoquée par le président du Sénat Gérard Larcher, qui déclarait le 15 mars que "s'il n'y a pas de campagne, la légitimité du gagnant se posera". "Ce rapport de force, si on l'accepte dans une période comme celle-là, alors les débuts du quinquennat vont être absolument terribles, explique Lévrier. Les Français pourraient avoir le sentiment que l'élection aura été volée, parce qu'il n'y aura pas eu de débat démocratique. Une élection sans débat démocratique risque de ne pas fonder la légitimité pour les cinq années suivantes." Même constat dans une tribune publiée le même jour par Libération, titrée "#PasDeDébatPasDeMandat" et signée par de nombreuses personnalités de gauche (l'économiste Frédéric Lordon, l'autrice Annie Ernaux, l'actrice Adèle Haenel), qui écrivent : "Voilà que le scrutin arrive… et la campagne est dérobée sous nos pieds. Derrière la stratégie de la «tacite reconduction», il y a dans la tête du reconduit des images d’autoroute ou d’open bar. Ne le laissons pas faire. Il se planque ? #OnVaLeChercher. #PasDeDébatPasDeMandat". 

Mais pour Laurent de Boissieu, pas question de remettre en cause la légitimité de l'élection. "Il y a un problème démocratique dans la façon dont la campagne est menée, mais il y a tout de même une campagne, dit-il. On ne remet en cause la légitimité d'une élection qu'en cas de fraude électorale manifeste." Se questionner sur la légitimité de la réélection d'Emmanuel Macron, n'est-ce pas déjà, au fond, l'annoncer gagnant ? Pour Laurent de Boissieu, de toute façon, "les comptes seront remis à zéro par l'électeur dans l'isoloir". Mais pour que ce vote soit éclairé, encore faudrait-il que chaque candidat ait pu débattre sans que "les médias n'auto-limitent le choix politique"... ou n'annoncent un gagnant bien avant la tenue du scrutin.


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