Politique économique de Macron : la guerre des bilans
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Politique économique de Macron : la guerre des bilans

"Bilan positif" ou "règne punitif"? Les journalistes varient

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Dans sa "lettre aux Français" publiée dans la presse régionale, Emmanuel Macron a officialisé sa candidature. Le président y met en avant son bilan économique, argument-phare de son camp pour convaincre du bien-fondé de sa réélection. À ce sujet, si les médias "de gauche" le tancent sans retenue, les médias libéraux sont parfois à deux doigts de sabrer le champagne... mais en auraient voulu plus. Décryptage.

"Son règne a été violent, répressif, punitif socialement et a enrichi ses amis. Sous son règne, la classe bourgeoise a renforcé ses bénéfices, son impunité fiscale et sociale, son contrôle du monde médiatique", assène Nicolas Framont, rédacteur en chef du magazine Frustration. Autre salle, autre ambiance : "Code du travail, assurance-chômage, fiscalité du capital… ces réformes ont porté leurs fruits, mais beaucoup de chantiers sont encore à lancer", estime l'éditorialiste Nicolas Bouzou dans les colonnes de l'Express. Ces textes sont parus le 3 mars, date de l'annonce officielle de la candidature d'Emmanuel Macron, et en disent long sur le clivage entre les éditorialistes et journalistes quant au bilan économique de sa présidence. En partant de ses affirmations dans sa "lettre aux Français", nous avons examiné les bilans économiques dressés par Franceinfo, L'Usine nouvelle, TF1, ChallengesMediapart, Alternatives économiques, L'Express, Les Échos, le Figaro, et Le Monde. 

Verbatim

Dans sa "lettre aux Français", Macron revendique ainsi ses réussites sur le plan économique : "[...] Grâce aux réformes menées, notre industrie a pour la première fois recréé des emplois et le chômage a atteint son plus bas niveau depuis quinze ans. Grâce au travail de tous, nous avons pu investir dans nos hôpitaux et notre recherche, renforcer nos armées, recruter policiers, gendarmes, magistrats et enseignants, réduire notre dépendance aux énergies fossiles, continuer à moderniser notre agriculture. Grâce à nos efforts, nous avons, avant la pandémie, réduit nos déficits et, tout au long du quinquennat, baissé les impôts de manière inédite [...]"


1. "Le chômage a atteint son plus bas niveau depuis quinze ans"

Le 28 janvier dernier, Dominique Seux, directeur de la rédaction des Échos, se montre guilleret lors de sa chronique dans la matinale de France inter. L'Insee vient de publier ses indicateurs macro-économiques pour l'année 2021, et le journaliste n'est pas loin de sabrer le champagne : "La croissance, depuis le début du quinquennat et malgré le Covid, a progressé de pas loin de 5% sur les quatre années et demi qui se sont écoulées depuis l’élection d’Emmanuel Macron." Niveau emploi, il y a de quoi être heureux aussi : "Depuis 2017, poursuit Seux, le nombre de demandeurs d’emploi qui ne travaillent pas du tout a reculé de près de 400 000 et un million d’emplois ont été créés. Pas mal !"  "Un résultat inimaginable il y a 18 mois, en pleine crise, souligne L'Express dans son bilan du chômage sous Macron. Un bilan positif dont Emmanuel Macron, à coup sûr, se servira dans une campagne présidentielle".

Avec un taux de chômage désormais "relativement faible" comme le concède Romaric Godin de Mediapart, à 7,4%, Macron a de quoi bomber le torse. Il "n'a jamais été aussi bas depuis 13 ans", s'est félicitée la Macronie dans un tract, en octobre dernier. Mais Franceinfo, dès octobre 2021, nuançait : cette diminution a été entamée... deux ans avant son élection. "Cette décrue semble plus étroitement liée au cycle économique débuté en 2015 qu’à une rupture politique en 2017-2018, écrit aussi Romaric Godin dans Mediapart. Ensuite, la baisse du chômage est également liée à la baisse du nombre moyen d’heures travaillées." Surtout, le "halo du chômage" a, lui, explosé. Cette expression désigne les personnes qui "ne sont pas considérées comme étant au chômage au sens du BIT (Bureau international du travail, ndlr) même si leur situation en est proche", explique l'Insee, qui ne les compte pas non plus parmi les chômeurs, mais peut estimer leur nombre. En 2008, on comptait 1,5 million de personnes dans cette situation, selon l'Insee ; mais au premier trimestre de l'année 2021, 2 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans (soit la population active) se trouvaient dans ce halo.

Pour Sandrine Foulon, dans Alternatives économiques"un taux de chômage ne fait pas un bilan. La boulimie réformatrice pour « libérer le travail » et le sort réservé aux chômeurs y jettent de grosses ombres". La journaliste pointe du doigt l'obsession macronienne pour la flexibilisation du marché de l'emploi, qui se fait au mépris des conditions de vie et de travail : "Moins de contraintes sur le travail de nuit, du dimanche, suppression de critères de pénibilité au travail et des Comités d’hygiène de santé et de sécurité au travail (fusionnés en une seule instance), possibilité pour les employeurs de négocier des accords moins favorables que ceux de la branche, référendum pour contourner les syndicats majoritaires…", liste-t-elle, comme autant de saccages. Dans le Monde, l'économiste Florence Jany-Catrice s'interroge : "Qui donc peut encore se réjouir de créations d’emplois, si ceux-ci engendrent insécurité économique et impossibilité de survivre ?"

2. "Notre industrie a pour la première fois recréé des emplois" 

Comme le relève L'Usine nouvelle, "l’industrie est en création nette d'emplois en France en 2021", même si le nombre d'emplois du secteur "reste en dessous de son niveau d’avant-crise". Felicia Sideris et Caroline Quevrain, de TF1, ne sont pas tendres sur ce point avec le président de la République. Pour elles, son constat est "doublement trompeur". "Certes, avec une augmentation de 1,3% en un an selon les chiffres de l'Insee, la France a effectivement créé de très nombreux emplois industriels. Sauf que, sur l'ensemble du mandat, les chiffres de l'institut montrent que l'emploi dans ce secteur est en baisse. Entre 2017 et 2021, la France a perdu 16 600 emplois industriels."

En fait, selon les données de l'Insee, l'industrie française a commencé à recréer des emplois dès le second trimestre 2017, alors que Macron venait à peine d'être élu, et n'avait pas eu le temps de mettre en place sa politique économique. Depuis, les effectifs de travailleurs dans l'industrie n'ont cessé d'augmenter... hormis durant la crise du Covid. Il s'agirait donc d'une conjoncture favorable. TF1 abonde d'ailleurs en ce sens : "Si ce secteur est en déclin depuis des décennies, on observe une inversion de cette tendance depuis 2017. Ainsi, au moment de l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, les données de l'Insee sur l'emploi salarié montrait la création de 4,3 milliers d'emplois salariés sur l'année 2017 dans cette branche."

3. "Nous avons, avant la pandémie, réduit nos déficits"

S'il y a bien un point sur lequel la presse est assez unanime dans sa critique, c'est la gestion des déficits de la part du gestionnaire jupitérien. Le maître des horloges boucle son mandat avec un triste record : "Lestée par le coût de l'énergie et affectée par la crise sanitaire, le déficit de la balance commerciale de la France s'élève à un niveau record en 2021, à 84,7 milliards d'euros selon les douanes", rapporte Challenges. Rude. Alors certes, avant la pandémie, selon les données de l'Insee, le déficit de la balance commerciale de la France avait diminué, passant de 58,2 milliards en 2017 à... 58 milliards tout rond en 2019. Dans une tribune au Monde, le consultant en économie Bruno Alomar fait le lien entre ces déficits commerciaux et la faiblesse de la France dans le domaine de la concurrence internationale : "En matière de compétitivité, le constat est sévère." Car si, selon Alomar, cette compétitivité "se juge largement à l’aune de son commerce extérieur, la situation déjà peu brillante de la France ne s’est pas améliorée", surtout en comparaison avec nos voisins allemands dont "l'excédent en 2021 sera de l’ordre de 200 milliards, selon Destatis, l’homologue allemand de l’Insee".

 Côté déficit public, selon l'Insee, il est resté assez stable de 2017 à 2019 (passant de 3 % à 3,1 % du PIB, bien que cette comparaison, par ailleurs, soit discutable), avant d'exploser en 2020 à cause de la crise du Covid, atteignant les 9,2% du PIB. Mais difficile de se contenter d'un bilan "avant pandémie", d'autant que celui-ci n'est pas faramineux. Or qui dit augmentation du déficit public, dit accroissement de la dette : à la fin du 3e trimestre 2021, elle a atteint le chiffre, lui aussi record, de 2 834 milliards d'euros, contre 2 275 milliards à la mi-2017, relève Seux dans les Échos. De quoi faire douter le journaliste : "Certes, les taux d'emprunt sont très faibles ou faibles, mais le moindre retournement aurait de très lourdes conséquences en asphyxiant littéralement les finances publiques." Sauf qu'il fallait bien ouvrir les robinets de la dépense publique pour maintenir une économie confinée. "Mais ce n’est en rien un projet macronien, pourfend, dans Libération, un haut-fonctionnaire. Il a été appliqué partout en Europe à peu près selon les mêmes principes. Donc en dehors de la relance post-Covid […], la «Macron économie» n’est pas glorieuse. On nous avait promis de l’inédit structurel et nous avons eu du banal conjoncturel."


D'autant que le Covid a bon dos. Sur l'antenne de France Culture, dans son billet économique, Marie Viennot s'interroge sur la gestion hors-pandémie du gouvernement. "Dans son contrôle des déficits publics, la Commission européenne oblige à distinguer le déficit conjoncturel, lié à des aléas de la conjoncture, […] et le déficit structurel, qui lui sera amené à se répéter chaque année, si rien n'est fait." Et pour la journaliste, le constat est clair : "Le déficit structurel, c'est le legs du gouvernement, la dynamique dans laquelle il laisse les finances publiques. Or, aujourd'hui, le déficit structurel culmine à 5 % du PIB, deux fois plus qu’il y a trois ans." L'exécutif a, souligne Viennot, "augmenté des dépenses pérennes, structurelles, comme la revalorisation des soignants, 10 milliards par an, sans prévoir de recettes en face." On pourrait également citer les dépenses, se chiffrant en centaines de millions d'euros par an auprès de cabinets de conseil privés... Romaric Godin écrit ainsi dans Mediapart : "Au cours du quinquennat, si l’on exclut les effets de la pandémie, le gouvernement a davantage comprimé les dépenses que le gouvernement Hollande […] et a mis à contribution les services publics qui, au demeurant, sont tous en crise sociale profonde, à commencer par l’hôpital et l’école."

4. "Nous avons [...] baissé les impôts de manière inédite"

Là-dessus, Macron se gausse, et se gaussera. Il n'a pas tort. Selon les calculs de la Direction générale des finances publiques (DGFIP), rapportés par Franceinfo, "entre 2017 et 2022, les contribuables français auront économisé 52,1 milliards d'euros : 13,1 milliards en impôt sur le revenu pour 18,2 millions de contribuables et 39 milliards en taxe d'habitation pour 24,6 millions de propriétaires ou de locataires." Alternatives économique relève également l'arsenal fiscal déployé par Macron pour les entreprises, les ménages les plus riches, et les amoureux des produits financiers : "Remplacement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), création du prélèvement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus du capital, diminution du taux d’impôt sur les sociétés (IS) de 33,3 % à 25 % en cinq ans et bascule du crédit des produits financiers." Des mesures saluées par Nicolas Bouzou dans L'Express : "Le meilleur [des réformes du quinquennat], ce sont aussi les mesures d’allégement de la fiscalité sur le capital qui ont rendu notre pays particulièrement attrayant pour les investisseurs étrangers. D’après Ernst & Young, la France a accueilli en 2019 et 2020 plus d’investissements directs étrangers que le Royaume-Uni ou l’Allemagne."

Mais quel effet a eu ce "pari du ruissellement" comme l'écrit Jean Christophe Catalon dans Alternatives économiques ? Selon le patron de l'Institut des politiques publiques (IPP) Antoine Bozio, interviewé par Catalon, "la baisse aveugle des impôts sur les plus riches est un échec. Après trois rapports, le comité d’évaluation (des politiques publiques, ndlr) n’a pas établi d’effet sur l’investissement productif. Seul impact avéré : le PFU (prélèvement forfaitaire unique, ndlr) a encouragé le versement de dividendes," observe Catalon. De quoi augmenter la fortune des actionnaires... sans bénéficier à l'investissement dans l'économie réelle. D'autant que les impôts sont une chose ; voir à qui cela bénéficie vraiment en est une autre. Selon l’IPP, citée par Alternatives économiques, entre 2017 et 2022, "les 5 % les plus modestes ont perdu en niveau de vie à cause des mesures décidées par l’exécutif, quand les 1 % les plus aisés ont vu le leur s’accroître de 2,8 % et le top 0,1 % de 4,1 %".

Macron est le président de "l'injustice sociale", selon Alter Eco. De l'autre côté du spectre cependant, un média trouve que le président sortant n'est pas allé assez loin dans ses réformes, notamment fiscales : Le Figaro. Dans son "Macronomètre" de décembre dernier, réalisé par le très (très, très) libéral think-tank Ifrap, le quotidien octroie au président la note de 4,6/10 sur ses réformes des finances publiques. Si les multiples mesures d'allégement fiscales sont saluées, l'Ifrap regrette qu'elles n'aient pas été accompagnées de davantage de réduction des dépenses, notamment concernant les "dépenses de personnel de l'État". À croire qu'à part Macron, personne – ou presque – n'est satisfait de son bilan économique. 

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