Colonialisme monétaire ? Un ex-député italien accuse la France
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Colonialisme monétaire ? Un ex-député italien accuse la France

Le Franc CFA, cet inconnu

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Le Franc CFA, "monnaie coloniale" qui "paie la dette française" et provoque les migrations africaines ? En Italie, une figure du Mouvement 5 Etoiles a déchiré un faux billet de Franc CFA sur un plateau pour dénoncer cette monnaie, créée par la France pour ses colonies en 1945. Des accusations fortes... et vraies ? Enquête.

Un billet déchiré, quelques phrases choc, et une mise en scène bien étudiée sur le plateau d'une grande émission télé italienne : en quelques minutes l'ancien député 5 Etoiles Alessandro di Battista, figure importante du mouvement a fait largement écho au vice-premier ministre Luigi di Maio en s'en prenant au fonctionnement du Franc CFA. La scène date du dimanche 20 janvier. Sur le plateau de Che tempo che fa, émission talk de la chaîne publique Rai 1, di Battista s'apprête à être interrogé sur l'immigration. 

Il sort alors un billet de 10 000 Francs CFA, un "fac simile", insiste-t-il, et appelle à rendre à l'Afrique sa "souveraineté monétaire" en supprimant le "Franc des colonies". "Actuellement, la France imprime près de Lyon la monnaie utilisée dans 14 pays africains", dénonce-t-il. Ces pays "ont non seulement une monnaie imprimée par la France, mais en plus pour maintenir un taux fixe, avec le Franc avant, aujourd'hui avec l'euro, ils doivent verser environ 50% de leurs devises dans un compte courant géré par le Trésor français". Di Battista assure encore que cet argent géré par le Trésor sert aussi "à payer une part ridicule de la dette publique française, environ 0,5%". Résultat : "La France gère la souveraineté de ces pays, et les prive de leur indépendance légitime, de leur souveraineté monétaire, fiscale, de la possibilité de faire des politiques [économiques] expansives". Et Di Battista de déchirer alors spectaculairement le billet "fac simile". Car pour l'ancien député, les choses sont claires : les ressortissants des pays utilisant le Franc CFA migrent à cause de cette monnaie. Et atterrissent donc dans les ports italiens par la faute de la France. 

Avec ces propos, Di Battista fait concurrence à ceux, prononcés ce même dimanche par Luigi Di Maio. Le vice-premier ministre n'y allait pas non plus de main morte en s'en prenant à ce qu'il appelle lui aussi "le Franc des colonies, monnaie avec laquelle est financée la dette publique française". Des propos qui ont conduit à la convocation par le ministère des Affaires Etrangères de l'ambassadrice italienne en France. 

Large écho sur facebook... et à l'international

La vidéo de Di Battista, bien plus forte visuellement que les déclarations de Di Maio, a depuis été largement reprise sur les réseaux sociaux. Un montage a été visionné plus de 800 000 fois à ce jour.  "Ça circule à une vitesse éclair dans les pays de la zone Franc [la zone qui utilise le Franc CFA, ndlr]", note auprès d'Arrêt sur images la journaliste Fanny Pigeaud, co-autrice de L'arme invisible de la Franceafrique. Une histoire du Franc CFA (La Découverte, 2018). Mais pas seulement. Alors qu'en France, l'affaire semble avoir été particulièrement abordée sous l'angle des tensions entre les deux pays (à noter qu'une dépêche AFP, reprise par Libération, se penche sur le Franc CFA à proprement parler), en Italie les articles sur le Franc CFA se sont multipliés ces derniers jours. 

En Allemagne, le quotidien d'envergure nationale Süddeutsche Zeitung s'est également saisi du sujet et le New York Times y a consacré un article.

"Le message est globalement correct"

"On peut s'interroger sur la qualité du messager et les intentions politiques [de Di Battista], mais le message est globalement correct", assure Fanny Pigeaud quand Arrêt sur images l'interroge sur le fond des propos de Di Battista. Le Franc CFA est effectivement bien une monnaie, créée en 1945, utilisée par 14 pays d'Afrique (dépendant de deux Banques centrales différentes, selon leur localisation géographique), regroupés dans la "zone Franc". La monnaie est bien fabriquée en France : à Chamalières, près de Clermont-Ferrand, pour les billets, à Pessac, près de Bordeaux, pour les pièces. "Cette monnaie fonctionne comme l'euro, à laquelle elle est rattachée de manière fixe", résume auprès d'Arrêt sur images l'économiste et directeur de l'Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean Jaurès Kako Nubukpo, auteur de Sortir l'Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le Franc CFA ? (La Dispute, 2016).  Concrètement, cela veut dire que les pays de la zone Franc ne peuvent pas dévaluer leur monnaie si les économies nationales en ont besoin. "A cela s'ajoute le fait que l'euro est une monnaie dite forte, et fait du Franc CFA une monnaie surévaluée, qui handicape les exportations des pays de la zone Franc et favorise les importations", explique encore Pigeaud. Un "frein économique" pour les pays en question.

La réserve du Trésor français

Il est vrai également que la moitié des devises CFA, lorsqu'elles sont utilisées pour des transactions avec l'étranger, sont stockées dans un compte géré par le Trésor Public. Une histoire, complexe, de "convertibilité illimitée". "Le Trésor Français s'est engagé à prêter autant d'euros que nécessaire aux Etats de la zone Franc quand cette réserve baisse", résume Pigeaud. Qui nuance aussitôt : "Dans les faits, la France a fait jouer cette garantie dans les années 1980, puis s'est arrangée pour ne pas la faire jouer en 1994, où elle a choisi de dévaluer le Franc CFA". "Les pays de la zone Franc le paient aussi en terme d'emplois, ajoute Nubukpo, qui travaille sur le sujet depuis une quinzaine d'années, parce que l'essentiel de leurs réserves de change, plutôt que de servir à des investissements productifs, sont bloquées au niveau du Trésor français".

Cette réserve sert-elle vraiment à "payer la dette publique française" ? "C'est vraiment de la mauvaise foi", tacle Nubukpo. "On parle de 15 milliards d'euros en réserve. C'est beaucoup pour les pays africains, mais par rapport à la dette française, c'est rien" (le "0,5%" dont parlait Di Battista). Le chercheur confirme que la France peut, dans les faits, utiliser ce fonds comme elle l'entend. Pour autant, nous affirme-t-il, l'argent de ce fonds ne disparaît pas dans la dette publique français, et le fonds n'est pas drainé pour cette dette. On est loin de l'impression de "vol" de l'argent africain par les Français que laissent les déclarations des élus 5 Etoiles.

Quant au lien entre Franc CFA et immigration ? En Italie, Il Post a tranché en qualifiant le lien de cause à effet de "simpliste" : "Les pays qui ont le Franc CFA ne produisent pas beaucoup d'émigration vers l'Italie", assure le site en se référant aux chiffres du Ministère de l'Intérieur. "Sur les 14 pays de la zone Franc, 9 sont dans les pays les moins avancés", nuance de son côté Pigeaud, qui n'exclut pas un lien entre le "sous-développement" causé par le CFA et les départs de populations dans ces pays. "Mais le quantifier reste compliqué", admet-elle. Même son de cloche du côté de Nubukpo, qui pointe la "mauvaise foi" des deux 5 Etoiles à vouloir réduire les causes de migrations en Afrique à une monnaie qui n'est pas utilisée partout, et pas dans certains pays où l'émigration est également très forte.

Un système "aberrant"

Ce qui est certain, c'est que le Franc CFA, est l'objet de débats houleux. L'année dernière, des artistes africains se sont mobilisés pour demander la suppression d'un système considéré par beaucoup de ses détracteurs comme une survivance du fonctionnement colonial, et que Pigaud qualifie de "système aberrant". Des débats qui ne sont pas non plus à l'abri d'intox. Parmi les figures emblématiques, et controversées, de ce débat : Kémi Séba, militant panafricaniste, qui demande depuis des années l'abolition du Franc CFA, et dont on pointe également beaucoup la proximité avec Dieudonné ou le polémiste antisémite Alain Soral. Séba a vu deux de ses associations dissoutes pour incitation à la haine raciale, et a été relaxé en 2017 après avoir brûlé publiquement un billet de 5 000 Francs CFA au Sénégal. Il se revendique aujourd'hui être à l'origine des propos de Di Maio auprès du site d'information sénégalais Senenews, expliquant avoir rencontré des députés 5 Etoiles en septembre dernier, et leur avoir demandé de "porter" le débat en Europe (vous pouvez entendre un extrait de la conférence de presse sur le site de Beninwebtv).

Pour Ndongo Samba Sylla, co-auteur avec Fanny Pigeaud de L'arme invisible de la Franceafrique. Une histoire du Franc CFA , cité ce 25 janvier par France culture, "Le Franc CFA est une bonne monnaie... pour ceux qui en bénéficient : les entreprises françaises et étrangères qui y trouvent un instrument d'accès facilité aux marché africains; les dirigeants des deux banques centrales qui gèrent la monnaie, avec un droit de véto de la France ; les élites des pays concernés qui peuvent plus facilement exfiltrer leurs fortunes acquises plus ou moins légalement ; et les dirigeants de ces mêmes pays, à condition qu'ils se gardent de contester la politique africaine de la France". Un "anachronisme" à "éliminer", pour l'économiste sénégalais.

Pour autant, en France, le sujet reste largement peu connu du grand public, regrette la journaliste. Avec son co-auteur Ndongo Samba Sylla, elle regrettait déjà en octobre 2018 dans une interview donnée aux Inrocks le manque de connaissances du "citoyen français lambda" sur le sujet. "On en est encore à expliquer comment marche le Franc CFA 70 ans après sa création", lâche-t-elle aujourd'hui encore à notre téléphone. "C'est hallucinant". 

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