"Candidature" Hanouna : Coluche, le retour ?
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"Candidature" Hanouna : Coluche, le retour ?

Plusieurs médias évoquent une "candidature surprise à la Coluche" à l'élection présidentielle de 2022, citant les noms de l'humoriste Jean-Marie Bigard, et du producteur-animateur du groupe Bolloré Cyril Hanouna. L'occasion d'un rappel : en 1980, Coluche décide de se présenter à l'élection présidentielle de l'année suivante. Le pouvoir réagit alors en imposant à l'audiovisuel public de le censurer. Et nourrit un dossier à charge dans L'Express, avec des fiches de police.

Cyril Hanouna pourrait-il se présenter à la prochaine élection présidentielle avec des chances de l'emporter ? Cette petite musique est serinée depuis quelques mois par l'entourage d'Emmanuel Macron. "Le scénario d'un candidat loufoque inquiète le pouvoir", titrait Le Figaro le 15 octobre dernier. Dans un reportage doublé d'un article, diffusés mardi 11 février, BFMTV repasse le même plat avec pour point de départ l'interview donnée par l'humoriste Jean-Marie Bigard dans Valeurs Actuelles. Dans les deux cas, ces médias évoquent lourdement la possibilité d'une candidature du producteur-animateur de C8 (groupe Bolloré). Ce dernier a démenti "pour l'instant" dans l'émission de Jean-Marc Morandini du 11 février, sur C8, avant d'évoquer le sujet une dizaine de minutes le soir même dans son émission TPMP, sans toutefois rien dévoiler de ses réactions personnelles -et d'y revenir ce jeudi soir, en compagnie de l'ex "directeur de campagne" de Coluche, Romain Goupil. L'ombre de Coluche semble planer sur la présidentielle de 2022. En 1980 et 1981, sa candidature a pourtant été semée d'embûches médiatiques, en particulier dès qu'elle a semblé avoir des chances d'aboutir.

Au début, Coluche amuse

Michel Colucci lance sa campagne dans une conférence de presse. Annoncée par communiqué le 20 octobre 1980, elle se tient le 30 octobre devant un parterre de journalistes et de caméras. Pendant les 7 premières semaines de campagne, quotidiens et hebdomadaires "traitent massivement de cette candidature", selon un mémoire réalisé en 2007 par l'enseignant en sciences politiques Grégory Bozonnet, alors étudiant à Sciences Po Lyon. "Le clown va accumuler gros titres et couvertures", résume le journaliste André Halimi dans son livre Coluche victime de la politique (2001, Editions n°1). Coluche amuse, intrigue, étonne. "Les affaires de Coluche-candidat ont d'abord marché très fort. Il y eut un mois de douce euphorie dans le camp des coluchiens", écrit aussi Le Monde dès le 17 mars 1981 dans un article résumant sa campagne.

La campagne, jusque-là vue comme un amusement médiatique, prend un tour nettement plus sérieux mi-novembre. Le 13 novembre, l'intellectuel Félix Guattari, accompagné entre autres de Gilles Deleuze et de Pierre Bourdieu, publie dans Les nouvelles littéraires une pétition de soutien. Elle est republiée en intégralité le 18 novembre dans Libération, et bénéficie de larges reprises dans la presse. Au même moment, un sondage commandé par Paris Match à la Sofres donne 10 % d'intentions de votes à Coluche. "Les chiffres sont si énormes que les responsables décident de ne pas publier les résultats : Coluche les apprend par Pierre Bénichou, rédacteur en chef du Nouvel Observateur", indique Bozonnet. Alors, dès la fin du mois de novembre, un virage s'amorce.

De bons sondages en font une cible politique

Les premières attaques viennent de la gauche. "Des journalistes engagés, plus ou moins commandités, (...) vilipendent à coup de billets d'humeur et d'éditos. La presse communiste en tête", rappelle Halimi en citant l'Humanité, le Nouvel Observateur et le Matin de Paris. Le 25 novembre, Libération, un des deux seuls journaux à soutenir ouvertement sa candidature (avec Hara-Kiri), explique à ses lecteurs avoir décidé de ne pas publier la pique quotidienne de Coluche, qui avait son emplacement réservé. Marie-France Garaud, femme d'influence du gaullisme jusqu'à sa candidature à l'élection, échappe à une blague sexiste de Coluche... qui décide de cesser sa collaboration avec Libération

Mais les sondages, cette fois-ci diffusés, témoignent d'une ascension qui ne s'interrompt pas : l'humoriste est crédité de 10  à 12,5 % d'intentions de vote le 2 décembre dans le Quotidien de Paris. Surtout, le 14 décembre, 16 % des sondés par le Journal du dimanche déclarent avoir "tout à fait envie" de voter Coluche. A noter : dans la presse quotidienne nationale, Le Figaro refuse obstinément, pendant toute la campagne, d'inclure Coluche dans les sondages que le journal commande. Le 24 novembre, l'indignation perce dans le quotidien proche du PS Le Quotidien de Paris, qui titre "Coluche et TF1 déjà la censure", à propos du choix de TF1 (alors publique) de ne pas présenter le candidat Coluche dans l'émission C'est pas sérieux, qui a pourtant consacré une heure à passer au crible les candidats à l'élection.

Télévisions et radio passent en mode censure

En décembre, le traitement médiatique du candidat bascule complètement. Déjà amorcée, sa disparition des télévisions, alors toutes publiques, devient patente. Lors de sa dernière apparition de la campagne sur Antenne 2, un journaliste l'avait bien prévenu, selon son secrétaire cité dans plusieurs ouvrages : "Votre présence, ici, déplaît vraiment en haut lieu. Ne vous étonnez pas si on ne vous y invite plus." Toujours sur Antenne 2, un sketch de Coluche pour le Collaro Show, l'imaginant en président tenant son conseil des ministres, prévu pour une diffusion fin décembre, est coupé avant diffusion. En janvier, le journal de la chaîne décommande son passage, selon l'ouvrage du journaliste Franck Tenaille, Coluche, même pas mort (2006, Editions n°1). "Ouverte à tous, l'information d'Antenne 2 n'est à la disposition de personne", commente sèchement son président Jean-Pierre Elkabbach.

La radio publique est tout aussi intraitable que la télévision. En décembre 1980, le directeur de la station Radio 7 Patrick Meyer se voit ainsi ordonner par le conseil d'administration de Radio France d'annuler une émission prévue avec Coluche, au prétexte qu'il avait déjà été reçu sur France Inter. "Patrick Meyer est persuadé qu’il s’agit d’un acte de censure et il entend bien le faire savoir", indique Bozonnet. L'épisode laisse des traces : il quitte Radio 7 en janvier 1981, par non-renouvellement de son contrat. "L'animateur, forcé de s'incliner, préfère démissionner, par solidarité avec Coluche", assure Halimi.

Le (non) traitement est identique au sein des radios privées. L'annulation la plus symbolique est celle du Club de la presse d'Europe 1, qui envisageait de recevoir Coluche le 21 décembre. Un rapide sondage chez les 24 journalistes politiques de la station aboutit à une très large majorité en faveur de la réception du candidat. Mais le directeur de l'information, Etienne Mougeotte, refuse. En effet, le propriétaire et PDG d'Europe 1 Jean-Luc Lagardère, "ne veut pas jeter le discrédit sur sa prestigieuse émission qui a reçu quelques semaines auparavant M. Kissinger (ex-secrétaire d'Etat du président Nixon, ndlr)", détaille Bozonnet. Sur RTL, même les mentions de Coluche valent des ennuis aux journalistes. "Chaque fois que je parle de vous à l'antenne, mon rédacteur en chef me sermonne et me laisse entendre que j'aborde un sujet délicat !", aurait ainsi déclaré au candidat un éditorialiste "désolé de cette situation", rapporte Halimi. Enfin, le 5 février, RMC lui supprime son émission qui passait de midi à 13 h. "Prétexte : mécontentement des auditeurs", écrit encore Halimi en précisant que la direction de la station met en avant "400 lettres de protestation" reçues par la radio.

L'Express enquête à charge et recopie le dossier des RG

Dans la presse, si le volume d'articles décroît très fortement à partir de décembre, c'est surtout leur tonalité qui interroge. "Les rares articles qui lui sont maintenant consacrés sont des attaques en bonne et due forme", note Halimi. Deux d'entre eux ont été d'une virulence particulière, issus d'informations transmises par les Renseignements généraux (RG, devenus DGSI). La candidature de Coluche "va conduire la section des affaires politiques des RG à placer jusqu'à douze inspecteurs" afin de surveiller ses faits et gestes, révéléra L'Express en 1996. Ils constituent un rapport détaillé incluant le rappel d'une arrestation de jeunesse pour un vol de rasoirs, jusqu'au comportement lors de son service militaire. "L'image qui a été donnée par ces notes des RG était plutôt une image négative", a reconnu une commissaire impliquée dans cet examen approfondi au sein d'un livre des journalistes Olivier Toscer et Nicolas Beau, Dans l'oeil des RG (2019, Robert Laffont).

Le premier et principal article issu de cette mobilisation des RG est publié par...L'Express. Mi-octobre, l'hebdomadaire lui consacrait un entretien tout à fait élogieux. Fin décembre, l'appréciation a drastiquement changé. Dans "La vraie nature de Coluche", l'investigateur Jacques Derogy s'attache exclusivement aux travers de la personnalité de l'humoriste et reprend parfois mot pour mot le rapport des RG, ce que montre un documentaire de Premières lignes portant sur la campagne de Coluche et diffusé en 2011 sur France 3. "À l’époque, la rédaction de L’Express soutenait François Mitterrand et voyait de plus en plus d’un mauvais œil le phénomène Coluche. Aussi m’a-t-on demandé d’aller enquêter sur sa vie", expliquait pour sa part Derogy à Halimi il y a 20 ans. Un autre article, publié par l'hebdomadaire d'extrême droite Minute, diffuse même une fiche anthropométrique de Coluche, prise après un larcin de jeunesse (le fameux vol de rasoirs déjà connu, et reconnu par le candidat).

L'exclusion fonctionne et Coluche abandonne

Coupé des médias, à une époque où ils constituaient les seuls relais disponibles pour toucher les masses, Coluche voit sa campagne s'étioler. "La mécanique d’exclusion du clown de la scène politique et médiatique aboutit aux résultats escomptés : Coluche baisse dans les sondages. Entre 12 et 16 % début décembre, 8 % et 9 % en janvier, 5 % en février", analyse Halimi. Le 15 mars, son producteur annonce son retrait à l'AFP. Le lendemain, comme un dernier baroud d'honneur, il annonce lors d'une conférence de presse qu'il entame une grève de la faim (en réalité fictive) jusqu'à ce qu'il soit enfin invité sur Europe 1 et Antenne 2. La séquence entraîne un léger regain d'intérêt dans la presse. Un appel de 69 personnalités "pour l'égalité d'accès des candidats à la radio et à la télévision" est ainsi publié dans Le Monde le 28 mars 1981. Mais rien n'y fera : Coluche, qui ne parvenait par ailleurs pas à rassembler les 500 signatures de maires indispensables pour se présenter formellement, abandonne. Il doit ensuite attendre jusqu'au lendemain du second tour de l'élection présidentielle pour être de nouveau vu à la télé ou entendu à la radio par les Français. "Sans doute, avait-il mésestimé le pouvoir qu’exerçait la politique sur les médias", conclut Halimi.

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