Affaire Besson : le combat de S. Van Roy contre une photo et des articles
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Affaire Besson : le combat de S. Van Roy contre une photo et des articles

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L'actrice Sand Van Roy, qui a porté plainte en 2018 pour viol contre le réalisateur Luc Besson, se bat depuis plusieurs mois pour faire modifier des articles évoquant l'affaire. Elle estime qu'ils la décrédibilisent et sont le symptôme d'un "victim bashing" trop souvent présent dans la presse concernant les enquêtes pour violences sexuelles.

Les journalistes qui les ont écrits sont passés à autre chose, ont couvert d'autres sujets, ne se rappellent peut-être même pas précisément de ce qu'ils y disaient. Sand Van Roy, elle, se souvient parfaitement des dizaines d'articles parus dans la presse à propos des plaintes pour viol qu'elle a déposées contre Luc Besson en 2018. L'actrice estime qu'une partie de ces articles a contribué à "détruire sa vie" - d'abord en révélant son nom sans son accord, assure-t-elle, et ensuite en la faisant passer pour une "call-girl" et/ou pour la "petite amie" de Besson, deux choses qu'elle nie formellement mais qu'on lui répète régulièrement sous forme d'insultes sur les réseaux sociaux. L'actrice explique à ASI pourquoi elle "n'a plus confiance dans certains médias" et relate son long combat pour faire modifier des "mensonges" écrits à son propos.

Nom donné en pâture

Sand Van Roy : avant le mois de mai 2018, le nom de l'actrice était surtout connu des amateurs de cinéma, qui l'avaient aperçue dans Valérian et la Cité des mille planètes et Taxi 5. A compter du 19 mai 2018, pourtant, son nom est surtout devenu synonyme en France "d'affaire Besson". Au total, neuf femmes ont témoigné de "comportements sexuels inappropriés" de la part du réalisateur et producteur. Mais le nom de Van Roy est celui qui a été le plus cité car c'est celui qui est apparu le plus tôt dans la presse. Il a été diffusé dès le lendemain de son dépôt de plainte par le Journal du Dimanche... sans son accord, assure l'actrice, qui ne décolère pas (sa plainte a depuis été classée sans suite, et une autre enquête a été ouverte pour des faits d'agression sexuelle).

"Le lendemain de ma plainte pour viol, le JDD a sorti mon nom sans mon accord. Je souhaitais rester anonyme. Je les tiens pour responsables d'avoir détruit ma vie" martèle l'actrice qui, depuis, a fait l'objet de centaines d'articles dans la presse francophone et anglophone (une fois son nom "outé", elle a accepté de répondre à plusieurs interviews), et dit recevoir quotidiennement des insultes sur les réseaux sociaux.

Van Roy estime que la loi française n'est pas suffisamment protectrice vis-à-vis des femmes dénonçant des violences sexuelles : "Chez moi aux Pays-Bas, ou encore en Belgique, la loi punit les gens qui divulguent l'identité de victimes de viol. Pourquoi pas en France ?", questionne-t-elle, citant en exemple l'article 378 bis du code pénal belge qui punit de 2 mois à 2 ans de prison quiconque publie ou diffuse des éléments "de nature à révéler l'identité" d'une victime de viol, de voyeurisme ou d'attentat à la pudeur. Au-delà des conséquences sur sa propre vie, Van Roy craint que diffuser des noms sans l'accord des plaignantes ne dissuade d'autres victimes de violences sexuelles de porter plainte, de peur d'être "outées" à leur tour. "Cela  explique le silence [des femmes] dans d'autres affaires" assure-t-elle.

Interrogé par ASI sur le fait d'avoir publié le nom de Sand Van Roy sans son accord, le directeur de la rédaction du JDD Hervé Gattegno nous a répondu que "les décisions éditoriales des journaux relèvent de leur seule responsabilité et de leur liberté" (voir l'intégralité de sa réponse en fin d'article).

Photo inadéquate

La révélation de son nom n'est pas le seul reproche que Van Roy adresse aux médias français. Elle dénonce également les photos choisies par certaines rédactions pour illustrer les articles portant sur sa plainte et ses suites. Deux photos, en particulier, lui semblent particulièrement inadaptées : il s'agit de clichés où elle se trouve à côté de Besson, souriante, pris lors d'avant-premières de films. On les retrouve sur le site du JDD (encore) et sur le site de France Info, entre autres :

Le problème de ces photos ? Pour l'actrice, il est simple : "On ne met pas la photo d'une victime qui sourit à côté de son agresseur pour illustrer une affaire de viol. On sait très bien que si on le fait, les gens vont se dire "Elle sourit à côté de son violeur, elle a l'air bien contente, c'est certainement une mythomane !". Dans ce cas, l'utilisation de ces photos est d'autant plus inappropriée "qu'il y a tout un contexte autour qui n'apparaît pas : lors de ces avant-première, on est obligés de sourire puisqu'on pose pour les photographes (ce n'est pas parce que je suis spécialement contente ou à l'aise), et par ailleurs, je ne suis pas seule avec Besson mais nous sommes au milieu d'un groupe." Ce dont témoignent effectivement les bouts d'épaule que l'on aperçoit sur la gauche des deux clichés.

Or, cadrer la photo (ou la recadrer) de manière à ce que seuls eux deux apparaissent entretient une autre idée, répandue dans la presse mais que Van Roy dément catégoriquement : l'idée que Besson et elle étaient en couple.

Phrase "horrible"

De nombreux articles et dépêches ont en effet écrit, de manière plus ou moins affirmative, que l'actrice et le réalisateur avaient été en couple pendant deux ans. Dans cet article de Madame Figaro, Van Roy est ainsi l'"ancienne petite amie" de Besson. Dans celui-ci, publié par Le Point, elle est aussi "son ex-petite amie". De nombreux autres articles en ligne reprennent également cette phrase, qui appuie également l'idée d'une "relation intime" entre les deux : "[Lors de son dépôt de plainte en mai 2018, Van Roy] a affirmé entretenir une relation intime avec le réalisateur de 59 ans depuis environ deux ans et s’y être sentie obligée compte tenu de leurs rapports professionnels, selon des sources judiciaires à l’AFP." On la trouve dans cet article publié sur le site du Monde, mais également - dans une version où la formulation varie très légèrement - dans plusieurs dizaines d'articles en ligne, a pu constater ASI.

Or, "je n'ai jamais eu de "relation intime" avec Luc Besson, ce qui voudrait dire des rapports sexuels consentis. J'ai évoqué des rapports sexuels non consentis, c'est d'ailleurs pour cela que je dépose plainte pour viol", explique l'actrice. "Et je ne me sentais pas « obligée » d'entretenir une relation intime avec lui vu nos rapports professionnels. Je me sentais plutôt obligée de rester dans le silence par rapport aux viols et humiliations que j'ai subis." L'actrice assure qu'elle n'a "bien entendu" jamais dit aux policiers qui ont pris son dépôt de plainte qu'elle était la petite amie de Besson.

Pourquoi, dans ce cas, cette affirmation s'est-elle retrouvée dans toute la presse ? Si elle a été tant reprise, c'est que la phrase en question vient d'une dépêche de l'Agence France presse - dont les dépêches sont reprises telles quelles, moyennant le paiement d'un abonnement, par de nombreuses rédactions .

Jointe par ASI, l'AFP estime qu'il n'y a pas eu de dysfonctionnement dans la manière dont ses journalistes ont travaillé. "Ce sont des 'sources proches du dossier', autrement dit des gens dont on sait qu'ils ont eu connaissance du dossier judiciaire, qui ont dit cela à nos journalistes", explique la rédactrice en chef France de l'AFP Annie Thomas, qui estime que ses journalistes ont travaillé conformément aux règles de l'agence, en cherchant notamment à obtenir plusieurs sources : "Nous avons écrit 'sources' au pluriel car elles étaient au moins deux différentes."

Reste la possibilité que ces sources aient mal interprété les paroles de l'actrice. Pourquoi n'avoir pas cherché à la joindre directement, pour qu'elle puisse confirmer ou infirmer ? "Dans ce type de cas, nous passons habituellement par les avocats. Or là, à notre connaissance, il n'y avait pas d'avocat dans la procédure au moment où Mme Van Roy a déposé sa plainte." Quant à la possibilité de la contacter directement, "nous n'avions pas son numéro" avance Annie Thomas. D'autres médias semblent pourtant avoir réussi à le trouver.

La rédactrice en chef France tient à rappeler que par ailleurs, la dépêche envoyée par son agence ne mentionnait pas le nom de Sand Van Roy, nom qui n'a été donné par l'AFP qu'en septembre 2018, après que l'actrice a publié un communiqué de presse. "On ne donne les noms des gens que lorsqu'ils font savoir qu'ils veulent bien être cités", précise Thomas. Quant à la photo de Van Roy et Besson, prise par l'AFP et reprise par plusieurs médias pour illustrer les accusations de viol, la rédactrice en chef estime "qu'il s'agit d'une photo publique, qui montre qu'ils se connaissaient, et dont on peut aussi considérer qu'elle illustre le fait que derrière le vernis 'glamour' de ce milieu, il y a la question de l'emprise et des hommes qui abusent de leur situation".

Si elle ne considère pas que sa rédaction ait commis d'erreur ou de manquement, Thomas assure tout de même qu'elle "comprend que Sand Van Roy soit en colère que tout le monde ait interprété cela de cette manière", et admet que "parfois les gens sont blessés, et cela nous affecte bien sûr". Elle rappelle que depuis les affaires MeeToo, l'AFP a constitué un groupe de travail afin de réfléchir à la manière de mieux traiter les questions de violences faites aux femmes et de féminicides.

Le début d'un long combat

Depuis plusieurs semaines, Sand Van Roy a décidé de se battre pour faire effacer ces phrases et photos qui constituent autant de moyens de la décrédibiliser, assure-t-elle. "Je reçois au minimum deux messages d'insultes par jour, qui s'appuient souvent sur cette idée que j'étais sa petite amie donc que j'étais consentante, ou que j'étais une call-girl". ASI a pu consulter plusieurs de ces messages, adressés via Twitter.

Début juillet, elle a d'abord posté publiquement un message interpellant le JDD. "Je discutais avec une autre victime [de Besson], qui m'a dit qu'elle « avait eu de la chance de n'avoir pas été outée par la presse ». Je me suis dit : mais pourquoi moi ? Alors j'ai fait ce tweet. Et c'est là que dans les commentaires, les gens m'ont dit "Quelle horreur, ils publient aussi une photo de toi souriante à côté de ton violeur ! Ça m’a réveillée : j'ai réalisé que j'avais le droit de dire à quel point c'était inacceptable".

Depuis, l'actrice a entamé un marathon : chaque jour ou presque, elle écrit à une rédaction pour lui demander de changer de photo ou de retirer les phrases suggérant une "relation intime" avec Besson. Elle a contacté "une trentaine" de rédactions - françaises mais aussi britanniques, belges et allemandes. Et ça marche : en France, une petite dizaine de rédactions a accepté de changer la photo et/ou le texte de leur article (dont France Inter, LCI, Libération et Le Figaro). Une dizaine de rédactions belges ont fait de même, et trois banques d'images ont accepté de ne plus commercialiser ces photos (Isopix, De Reporters et Photonews). Van Roy estime que globalement, les journalistes qu'elle a pu joindre ont été "compréhensifs et corrects." Mais pour une femme comme elle qui trouve le temps et l'énergie de faire valoir ses droits et sa version des faits, combien continuent de vivre avec des centaines d'articles auxquels ils ne peuvent rien faire ?

La réponse d'Hervé Gattegno

Nous avons adressé le 18 août par mail les questions suivantes au directeur de la rédaction du JDD Hervé Gattegno :
"- Est-il exact que vous n'aviez pas l'accord de Sand Van Roy pour donner son nom ?
- Si oui, pouvez-vous m'expliquer pourquoi vous avez malgré tout pris la décision de le rendre public ?
- Cette décision a-t-elle fait l'objet de discussions/débats au sein de la rédaction ?
- Enfin, pouvez-vous m'expliquer ce qui a conduit à ce choix de photo, et envisagez-vous d'en changer étant donné les objections émises par Mme Van Roy - comme l'ont déjà fait, semble-t-il, plusieurs rédactions ?"

Nous avons reçu, également en date du 18 août, la réponse suivante :
"Chère Madame,
La seule réponse que je puis vous apporter et celle-ci : les décisions éditoriales des journaux relèvent de leur seule responsabilité et de leur liberté, dans le cadre des lois en vigueur ; nous n’avons donc aucune information ni explication à vous fournir sur ce que nous publions, encore moins sur les conditions dans lesquelles nous le faisons. A titre personnel, j’ajoute que, par principe, je ne réponds jamais à Arrêt sur images. Respectueusement à vous. HG"




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