"Un gamin qui meurt au fond d'un silo, personne n'en parle"

Arrêt sur images

L'invisibilité des accidents du travail dans les médias

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L'émission
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  • Avec
    Éric Louis et Véronique Daubas-Letourneux et Philippe Poutou
  • Presentation
    Nassira El Moaddem
  • Préparation
    Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
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Un livreur Uber circulant à scooter meurt percuté par un conducteur qui a pris la fuite, lundi 25 octobre à Lille, rapporte La Voix du Nord. La même journée, c’est un intérimaire de 18 ans qui décède dans un abattoir à Lanfains, dans les Côtes-d'Armor : il s’est retrouvé coincé sous une cuve contenant des centaines de kilos de poulets, selon Ouest France. Samedi 23 octobre, un ouvrier de 28 ans meurt sur le chantier d’un immeuble en construction à Pleurtuit, en Ille-et-Vilaine : la dalle en béton d’un balcon s’est effondrée sur lui, selon France Bleu Armorique. En l’espace de trois jours seulement, ces travailleurs sont morts dans l’exercice de leur activité professionnelle. Mais il y a de grandes chances que vous n’en ayez pas entendu parler. Les accidents du travail sont ignorés dans les médias, ou alors abordés en quelques lignes, souvent dans la seule presse locale. Pourquoi une telle invisibilité ? Pour y répondre, trois invités : Philippe Poutou, porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), ancien ouvrier chez Ford à Blanquefort, candidat NPA à l’élection présidentielle de 2022 ; Véronique Daubas-Letourneux, sociologue du travail, enseignante à l’École des Hautes études en santé publique et spécialiste des questions de santé au travail ; et Éric Louis, ancien cordiste, cofondateur de l'association Cordistes en colère, cordistes solidaires, fondée à la suite de la mort d'un de ses collègues, Quentin Zaraoui-Bruat, en juin 2017, enseveli dans un silo de céréales. Voici trois extraits de notre émission : 

LES ACCIDENTS DU TRAVAIL, DES ACCIDENTS, VRAIMENT ?

Lorsqu'ils sont traités dans les journaux locaux, les accidents du travail sont régulièrement cantonnés à la rubrique des faits divers. Le problème, pour Philippe Poutou, est plus profond. C'est le terme "accident" qui doit ici être interrogé, selon lui. "Le mot est juste dans le sens où c'est un événement brutal, mais ce terme est faux car ce n'est pas accidentel en réalité, explique-t-il. C'est peut-être pour ça que c'est caché. C'est la réalité du travail qui tue mais c'est la réalité de l'exploitation qui tue avec une intensité du travail, l'accumulation des tâches... Il y a une pression de plus en plus importante qui fait que les salariés sont coincés, qu'il y a une prise de risque des salariés qui est une mise en danger de leur vie".

Si l'accident avait lieu sur la Tour Eiffel...

Le lieu de l'accident compte beaucoup dans le déclenchement ou non d'une couverture médiatique. À cet égard, l'exemple de l'accident d'un ingénieur de la SCNF près d'une ligne TGV à Massy, à quelques kilomètres de Paris en juillet 2021, est frappant. "On a beaucoup plus parlé de la population gênée que de l'accident du travail en lui-même. Mais malheureusement on a énormément d'exemples comme ça où finalement la mort au travail est invisibilisée" explique Véronique Daubas-Letourneux. Constat que dénonce également Eric Louis. "Si un jour, un cordiste tombe de la tour Eiffel, on va en parler [...], mais un gamin de 21 ans qui meurt au fond d'un silo poussiéreux dans la Marne, personne n'en parle".

Le métier de cordiste : le fantasme et la réalité

Le métier de cordiste est régulièrement mis en avant dans les médias pour son aspect spectaculaire. Il rappelle les "sports de l'extrême" et fait l'objet avec d'images léchées et de récits sur les opportunités professionnelles qu'il permet. Ce qui a le don d'agacer notre invité, Éric Louis. "Les journalistes font leur reportages sur nous quand il fait beau. Et dans leurs sujets, les cordistes sont toujours très bien payés, ils ont une belle vue. On a tous envie d'être cordistes, évidemment. Mais les salaires sont lamentables (...) Le cordiste est mal payé par rapport à ce qu'il fait, il se détruit la santé. Être cordiste c'est ta santé contre de l'argent : les mecs atteignent 40/45 ans, ils sont cassés, ils sont broyés".

Pour ALLER PLUS LOIN

- Éric Louis, On a perdu Quentin, éditions du Commun, mai 2018.
- Véronique Daubas-Letourneux, Accidents du travail, des blessés et des morts invisibles, éditions Bayard, septembre 2021. Lire ici son entretien dans Mediapart.
- Pour en savoir plus sur les conditions de travail des cordistes, lire, écouter et regarder le travail mené depuis plusieurs années par le journaliste Franck Dépretz publié sur Blast, Binge Audio et Basta!.
- Le compte Twitter "Accidents du travail : silence, des ouvriers meurent" tenu par le professeur d'histoire-géographie Matthieu Lépine. 


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