Médiatiser l'écologie : "Le coquelicot convoque les images de notre enfance"

Arrêt sur images

Un électrochoc, c'est ce qu'a représenté pour beaucoup la démission de Nicolas Hulot. Y aura-t-il un avant et un après électrochoc, les médias notamment seront-ils plus efficaces dans la couverture de l'écologie ? Comment mieux atteindre tous ceux qui n'y(...)

Télécharger Écouter
L'émission
Télécharger Écouter
  • Avec
    Samuel Bollendorff et Jean-Baptiste Comby et Anne-Caroline Prévot
  • Presentation
    Daniel Schneidermann et Lynda Zerouk
  • Préparation
    Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Manuel Vicuna et Sébastien Bourgine
Offert par le vote des abonné.e.s
Un électrochoc, c'est ce qu'a représenté pour beaucoup la démission de Nicolas Hulot. Y aura-t-il un avant et un après électrochoc, les médias notamment seront-ils plus efficaces dans la couverture de l'écologie ? Comment mieux atteindre tous ceux qui n'y croient pas ? Tout ceux qui ne veulent pas en entendre parler ? Tout ceux qui pensent qu'on n'y peut rien ? On en débat avec le photographe professionnel Samuel Bollendorff, auteur d'une série de photos, dans Le Monde, sur les territoires à jamais contaminés ; Anne-Caroline Prévot, directrice de recherches au CNRS et écologue de formation ; Jean- Baptiste Comby, maître de conférence et chercheur au Centre d'analyse des médias.

Nicolas Hulot, un ministre qui "ne comprend pas" 

Retour sur l'interview de Nicolas Hulot sur France Inter. Chose rare pour un  ministre, il avoue clairement "qu'il ne comprend pas pourquoi nous assistons à la gestation d'une tragédie bien annoncée dans une forme d'indifférence."  Et nos invités, comprennent-ils mieux pourquoi des milliers de gens ne sont pas  dans la rue pour défendre la planète ? Pour la chercheuse Anne-Caroline Prévot, "les travaux en psychologie le prouvent, on a beau savoir, ce n'est pas seulement avec notre tête qu'on prend des décisions, c'est aussi avec nos émotions et nos tripes." Elle explique que passer à l'action nécessite de remettre en cause "toutes nos façons de penser le monde depuis tout petit", comme le fait par exemple "que pour être heureux il faut accumuler des richesses matérielles, que la technique résout toujours tout, et que les ressources naturelles sont infinies." L'individu est alors confronté à ce qu'on nomme en psychologie "la dissonance cognitive". "Une information arrive dans notre pensée et si elle est trop dissonante avec notre schéma de pensée, on l'oublie"

Contrairement à Hulot, Jean-Baptiste Comby, maître de conférence à l'IFP et chercheur au centre d'analyse des médias, ne constate pas "une indifférence générale". "Il y a des personnes très préoccupées par les enjeux environnementaux. Mais il y a une forme de surdité et de cécité d'un certains nombre de responsables politiques, culturels et médiatiques à l'égard de cette préoccupation". Le photographe Samuel Bollendorff estime que les gens "ne manquent pas d'information" sur la catastrophe écologique."Mais c'est un peu comme pour les sans abris, poursuit-t-il. C'est insupportable, alors on produit des barrières pour ne pas être atteint." "L'enjeu est donc de réussir à affecter le public et pas seulement avec des informations", ajoute -t-il. La mobilisation ne se fait pas par réaction purement intellectuelle, elle se fait aussi parce qu'on a été atteint."

reportages en territoires à jamais contaminés

"Affecter" le public passe aussi par les images. On s'arrête justement sur la série de reportages photos intitulée "Contaminations" publiée dans Le Monde et réalisée par notre invité Samuel Bollendorff. Du Rio doce, désormais fleuve mort du Brésil, au trou noir de Dzerjinsk en Russie, en passant par les ordures et les déchets nucléaires de Naples en Italie, le travail de Bollendorff oscille entre photographies de pollution visible et invisible. Une originalité : les photos, "presque carte postale" comme le relève Daniel Schneidermann, montrent en réalité "les horreurs des contaminations". "L'enjeu était de donner envie, explique Bollendorff. Car les images auxquelles on est souvent confrontés sont extrêmement violentes, que ce soit des drames sociétaux ou de guerre mais aussi les images de pollutions. Quand on les voit, on opère une réaction de défense."  Jean-Baptiste Comby souligne qu'une des forces de ce travail photographique est de "montrer les conséquences sur les sociétés humaines, sur des catégories sociales. Ce ne sont pas n'importe quelles catégories sociales qui sont touchées par ces pollutions diverses". Il ajoute que le coup de force de Bollendorff est de montrer des pollutions invisibles. "Car d'un point de vue sociologique on considère que les pauvres sont sales, ils jettent tout par les fenêtres mais en réalité les fractions les plus populaires ont les modes de vies les moins nocifs pour la planète, souligne-t-il. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, et plus on observe des comportement respectueux sur l'environnement visible mais qui génèrent en réalité des pollutions beaucoup plus nocives".

Stratégies de culpabilisation des consommateurs 

Cash investigation a enquêté sur l'intox du plastique. Lequel cause des ravages écologiques. Mais pour ne pas être pointés du doigt, ces industriels ont trouvé la parade en accusant l'incivilité des consommateurs. Exemple avec l'association Gestes propres, qui lutte depuis 50 ans contre les déchets sauvages, mais en culpabilisant le consommateur. Elle mène des campagnes financées par  les grands groupes industriels comme Nestlé, Total, Haribo, Danone etc. "Une sorte de greenwashing", dénonce Bollendorff. Par ailleurs, "il existe des campagnes sur le plastique biodégradable et effectivement il se dégrade en 60 jours dans un compost à 70 degrés, poursuit le photographe. Mais la même bouteille, balancée à la mer, après 60 jours elle n'a pas bougé. C'est une catastrophe". "Mettre toute la responsabilité sur le consommateur, c'est un peu facile, estime de son côté Prévot. C'est la façon la plus rapide pour ceux qui financent ces campagnes de se donner bonne conscience." Comby rappelle que "ces injonctions éco-citoyennes existent depuis des décennies". Elles sont soutenues par des politiques publiques et "visent à individualiser ce problème collectif que sont les désastres écologiques". Le chercheur voit dans ces stratégies, "le jeu du libéralisme face à l"écologie". Et  qu'en est-il du côté des médias  ? "Ces techniques de culpabilisation ont trouvé un relais massif dans certains médias, en particulier les journaux télévisés mais pas seulement, répond Comby. Les journaux généralistes nationaux notamment ont intégré qu'il fallait que ce soit les individus qui modifient les comportements au quotidien chez eux pour résoudre les problèmes".

La marche pour le climat  

En réaction à la démission de Nicolas Hulot, Maxime Lelong, citoyen de 27 ans, a créé un événement Facebook invitant femmes et hommes à une marche pour le climat. Lelong n'est pas un militant, il est journaliste de formation, fondateur du média indépendant en ligne 8ème étage, qui a fermé il y a quelques jours. Il a aussitôt reçu les soutiens de plusieurs associations qui ont pris en charge l'organisation de cette marche. Résultat : le 8 septembre, des milliers de manifestants partout en France. 50 000 à Paris selon les organisations et 18 500, d'après la préfecture. Une initiative efficace ? "Une chose est sure, les politiques prendront des décisions, seulement si l'opinion leur met le couteau sous la gorge, intervient Bollendorff. C'est seulement s'ils ont peur de ne pas être réélus, qu'ils commenceront peut-être à réagir." Pour Prévot cette initiative est "extraordinaire". "Si on restitue dans un contexte de lutte sur les questions environnementales, il n'y a rien d'exceptionnel, analyse Comby. Il y a bien un frémissement depuis quelques jours, reste à savoir s'il va durer." 

"Nous voulons des coquelicots"

Autre initiative citoyenne : "Nous voulons des coquelicots", un appel pour l’interdiction immédiate de tous les pesticides de synthèse lancé mercredi dernier dans Charlie Hebdo, par Fabrice Nicolino, journaliste de l’hebdomadaire satirique, spécialisé dans les questions environnementales. Et ancien chroniqueur à Arrêt sur images. L'initiative a reçu un écho retentissant dans les médias.  Les choix iconographiques pour illustrer l'action dans les médias ont soulevé des questions sur le plateau. Avec d'un côté des médias qui ont affiché des images de coquelicots et d'autres qui ont préféré utiliser des images de bidons de Roundup, cet herbicide produit par Mosanto. Coquelicot ou Roundup, quelle est l'illustration la plus efficace ? "Le coquelicot parce qu'il va convoquer nos images d'enfance", répondent de concert Bollendorff et Prévot. "Une espèce de mémoire et d'affect qui parlent aux émotions intimes", ajoute la chercheuse.

Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.