Dans les dessins animés français, "on blanchit des personnages"
L'émission
  • Presentation
    Nassira El Moaddem
  • Préparation
    Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Antoine Streiff
Réservé à nos abonné.e.s

Voici les fêtes de fin d'année enfin arrivées ! Les enfants à la maison, vous allez sûrement avoir la chance d'avoir en fond sonore dans votre salon ou celui des grands-parents les merveilleux dessins animés de vos enfants. Et si vous preniez le temps de regarder un peu plus en détail leur contenu ? Qu'est ce que regardent vos progénitures ? Comment leurs personnages sont-ils représentés ? Comment la représentation des héros et héroïnes a-t-elle évolué en en France ? Le dessin animé est-il aujourd'hui plus progressiste ? Trois invité·es pour y répondre : Mélanie Lallet, sociologue des médias à l'Université catholique de l'Ouest, spécialiste des représentations dans le dessin animé, Claire Lefranc, chargée de production en studio de création et membre du collectif Les Intervalles, et Joseph Jacquet, directeur du développement de l'offre jeunesse à France Télévisions.

"Les Triplés", la famille clichée ?

Quel parent ne connaît pas Les Triplés de Nicole Lambert ? Carton de bande-dessinée dès 1985 (un million d'exemplaires vendus, traduite dans plusieurs langues), l'adaptation en dessin animé est aussi un carton d'audience. Diffusée sur Canal+ dès 1986, la série animée est désormais disponible sur les chaînes de France Télévisions. Une nouvelle saison est d'ailleurs en cours de développement. La série animée est souvent critiquée pour son homogénéité sociale mettant en scène trois bambins bien propres sur eux, vivant dans un bel appartement haussmannien de la capitale. Une série qui n'a pas échappé à l'œil avisé de notre invitée, sociologue des médias, spécialiste des représentations. 

"Ce que j'avais repéré de problématique dans cette série-là, ce n'est pas tant qu'on choisisse de se focaliser sur un milieu bourgeois parisien. Après tout, on a le droit aussi de nous transporter dans cet univers-là, tient à préciser Mélanie Lallet. Je trouvais vraiment qu'il y avait une systématicité avec la façon dont la mère était dépeinte négativement, comme accroc au shopping, ayant peur que le petit chien salisse tout, horrifiée à la vue d'une grenouille… De même que le traitement de la sœur par ses frères, qui peuvent avoir à son égard des comportements assez sexistes… Comme cet épisode où ils ne veulent pas la laisser gagner, et ils lui interdisent de la laisser jouer avec eux à moins qu'elle n'accepte de perdre." Mais, ajoute Mélanie Lallet, "tous les dessins animés ne ressemblent pas aux Triplés, heureusement".

Dans les dessins animés, "le féminin est toujours marqué du sceau de la différence"

La question de la représentation du genre dans les dessins animés est le sujet majeur des travaux de Mélanie Lallet. Dans l'épisode 2 de la première saison de Jaimie a des tentacules, diffusé initialement sur France Télévisions et depuis 2020 sur Gulli, le personnage principal, Nerdy Walsh, un garçon  timide et maladroit, multiplie les moqueries envers les filles. Pour Claire Lefranc, les enfants n'ont pas le recul suffisant pour saisir l'ironie et la caricature, risquant de reproduire ces discours "sur leur petites sœurs ou dans la cour de récréation"

Mélanie Lallet poursuit : "Le féminin est toujours marqué du sceau de la différence, à la fois dans ses attributs comportementaux et physiques, ici avec cette petite fille, même s'il y a la volonté d'en faire une caricature avec ses cheveux de filles, son petit serre-tête, sa petite jupe de fille ! Ce prisme n'est que très très rarement renversé. Une caricature n'est pas un problème en soi à partir du moment où elle est renvoyée en miroir à la caricature d'un autre groupe social. Là on voit que c'est toujours depuis un point de vue masculin qu'on regarde le féminin comme étant un objet étrange, un extraterrestre,  LA fille, avec un grand la". Une analyse partagée par Joseph Jacquet : "Si j'intervenais là, je demanderais à ce qu'il y ait une réponse. L'ironie me pose un problème sur la cible, les plus jeunes ont du mal à se saisir de l'ironie […] S'il y a une transgression sur la représentation, il faut qu'il y ait une correction, c'est à dire qu'on va lui expliquer qu'il se trompe. Il faut que ce soit explicite, clair pour les enfants. On fait attention, il ne faut pas que les enfants reproduisent certaines bêtises, et ça c'est une grosse bêtise."

Miraculous Ladybug et "l'inversion dans les qualités masculines et féminines"

Mais certaines séries animées proposent aussi de casser les stéréotypes de genre, comme Miraculous, les Aventures de Ladybug et Chat Noir, créée par Thomas Astruc et diffusée sur TF1. "Voilà une série paritaire en termes de héros, note Mélanie Lallet. […] où on va avoir une inversion dans les qualités masculines et féminines. On a ici un Adrien Chat Noir qui peut être parfois très androgyne, mannequin, renversant le trope de la princesse […] et on a Marinette Ladybug qui est en fait celle qui mène le duo, sur les épaules de qui repose le fait de sauver Paris. Du point de vue comportemental, Marine est extrêmement intelligente, fine, subtile, mais c'est vrai qu'il y a ce côté «magical girl», référence à l'animation japonaise. Quand elle se transforme, elle prend trois tailles de soutien gorge, vêtue d'une combinaison extrêmement moulante avec un corps très sexualisé."

"On a dû blanchir des personnages"

Autre série animée, autre exemple de représentation avec Foot 2 rue, créée par le studio Monello et diffusée sur le service public, France 3, France O avant sa suppression, puis France 4. On y suit les aventures de Tag, Gabriel, Tarik, Eloïse et Nordine qui se retrouvent chaque jour dans la rue pour jouer à leur passion, le foot. Lancée en 2005, elle aborde des sujets de société tels que la mixité, le racisme, le sort des réfugiés… On y voit aussi des personnages noirs ou arabes, chose trop peu fréquente dans les dessins animés français. 

Mais Claire Lefranc, qui a travaillé sur la série, révèle des pratiques racistes. "On a dû blanchir des personnages et ce n'est pas la première série que je dois le faire", déclare-t-elle, précisant que la pratique était "banale" dans le milieu de l'animation.  Claire Lefranc affirme que les cinq membres d'une des équipes de la série Foot2rue, les "Princes du rebond", étaient tous des personnages noirs. "C'est validé en interne. On la propose à France Télévisions qui nous fait un retour en nous disant : «Une équipe qu'avec des Noirs, c'est raciste.» On nous dit «Faut revoir l'équipe, on ne peut pas avoir une équipe qu'avec des personnages noirs»On doit donc retravailler les design en conséquence." Ce propos confirme ceux de Mélanie Lallet, qui assure également que des auteurs de dessins animés lui font également part de ces pratiques. "C'est très choquant", reconnaît Joseph Jacquet de France Télévisions, affirmant ne pas avoir connaissance de cette histoire. "C'est très perturbant, je n'ai jamais entendu cette histoire, je n'ai jamais vu ça sur les productions que j'ai suivies jusque maintenant. C'est très problématique."

En plateau, nous avons demandé à Joseph Jacquet d'enquêter en interne sur ce qu'a dénoncé Claire Lefranc. Voici sa réponse qu'il nous a adressée par email lundi 19 décembre 2022. "Je reviens vers vous comme promis au sujet du programme Foot 2 rue pour lequel vous aviez préparé avec Claire Lefranc un questionnement très intéressant sur la conception du programme et l'influence du diffuseur France Télévisions (FTV) dans les choix de représentations. Vous avez constaté ma surprise lors de l'émission. Depuis j'ai pu me renseigner au sein de l'unité jeunesse de FTV. Personne n'a le souvenir d'une demande telle que l'a rapportée Claire Lefranc. Nous pensons au contraire avoir demandé dans la constitution des équipes, et en particulier de l'équipe phare de la série, en accord avec le producteur, la plus grande diversité possible : mixité de genres et de couleurs de peau (les équipes de foot de rue sont composées de 5 personnes…). Si nous avons exprimé ce désir de voir des équipes deFoot 2 rueavec des représentations plurielles c'est par fidélité au concept de la série. Je n'ai pas en ma possession les éléments évoqués par Claire Lefranc mais elle-même disait qu'elle n'était pas l'interlocutrice directe de FTV sur ce sujet : j'imagine qu'il y a un problème de communication à la base car jamais France Télévisions ne pourrait vouloir ou avoir un regard raciste dans le cadre de ses discussions pour ajuster des éléments de la production d'une série animée pour enfants. Nous sommes à l'unité de programmes jeunesse à mille lieues de ce type d'intentions nocives et nous mettons au contraire tout en œuvre depuis des années pour améliorer la représentation des diversités, quelles qu'elles soient." 

Contacté également par nos soins, le réalisateur de la série, Bruno Bligoux n'a pu être joint. Après la mise en ligne de cette émission, le collectif "Les Intervalles" a commenté ainsi la réponse apportée par Joseph Jacquet : "Parler de problème de communication alors que comme l'a fait remarquer Mélanie Lallet, les retouches de persos, jugés trop gros, trop noirs, pas assez féminin, pas assez masculin, sont monnaies courantes dans nos échanges avec les chaînes TV, c'est de la mauvaise foi."

Pour aller plus loin

Représentations genrées et raciales dans les dessins animés de 2010 à 2020, collectif "Les Intervalles", 23 pages.
Mélanie Lallet, "Libérées, délivrées ? Rapports de pouvoir animés", INA, juin 2020.
- "Les nouveaux dessins animés Disney laissent peu la parole aux héroïnes"Slate, janvier 2016.

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