"BlackRock, on peut quasiment dire qu'ils sont les maîtres du monde"

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Et si c'était BlackRock qui dans la coulisse actionnait la réforme française des retraites ? Hier encore inconnu du grand public français, ce géant de la finance, qui gère les retraites par capitalisation de centaines de milliers d'Américains est apparu e(...)

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L'émission
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  • Avec
    Jordan Pouille et Sylvie Matelly et Sandra Rigot
  • Presentation
    Daniel Schneidermann et Juliette Gramaglia
  • Préparation
    Adèle Bellot et Juliette Gramaglia
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
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Et si c'était BlackRock qui dans la coulisse actionnait la réforme française des retraites ? Hier encore inconnu du grand public français, ce géant de la finance, qui gère les retraites par capitalisation de centaines de milliers d'Américains est apparu en pleine lumière du fait de son intérêt ostensible pour cette réforme et particulièrement pour son maître d'oeuvre Emmanuel Macron. Hasard des choses, BlackRock faisait l'objet en septembre dernier d'un documentaire assez sévère sur Arte. Tentons d'entrer dans les entrailles de la pieuvre avec Sandra Rigot, maîtresse de conférences en économie, spécialisée dans les investisseurs institutionnels et les questions de régulation financière ; Sylvie Matelly, économiste vice-présidente de l'IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques) ; et Jordan Pouille, journaliste auteur d'une enquête autour de BlackRock sur Mediapart.

Retraites : "le pactole potentiel est énorme"

BlackRock est soudainement apparu dans le débat politique français. Dans le paysage médiatique également, avec le documentaire de l'Allemand Tim Ockers, Ces financiers qui dirigent le monde (diffusé sur Arte en septembre 2019, et disponible ici jusqu'au 16 décembre). Ce gestionnaire d'actifs, fondé en 1988 par Larry Fink, gère plus de six mille milliards de dollars. Deux tiers de l'argent qu'il investit provient de fonds de pensions. L'entreprise est actionnaire en France, de 5% à 10%, via différentes filiales, de grands noms du CAC40 : Vivendi, Total, Vinci, Société générale, Axa, Veolia, Safran, etc. Le Canard Enchaîné a également révélé qu'une journée de discussions entre grands financiers et membres du gouvernement avait été organisée dans un salon de l'Elysée... sous l'égide de ce même Larry Fink.

Si Macron s'intéresse à Fink, la réciproque est vraie. Ce dernier a suivi de près l'élection présidentielle française, comme le montrait une interview du PDG de BlackRock sur Fox Business. "Aux Etats-Unis, le système de retraite par capitalisation fait que les sommes en jeu sont extrêmement importantes", analyse Sylvie Matelly, économiste à l'IRIS. A l'inverse de l'Europe, particulièrement la France, où seulement 40% de l'épargne est placée sur les marchés. "Le pactole potentiel est énorme". Sandra Rigot ajoute que la France est le seul pays au monde à avoir un système de retraite par répartition. La réforme des retraites est donc une "opportunité incroyable" pour BlackRock, qui investit l'argent qui lui est confié par des fonds de pensions (lesquels récoltent les cotisations des salariés). Jordan Pouille rappelle que des documents d'institutions officielles comme l'Observatoire de l'épargne "relaient souvent les recommandations de BlackRock"

"le risque financier"

Est-ce une bonne chose pour les épargnants ? Les dangers sont multiples. Pour augmenter les sommes investies dans les plans d'épargne, BlackRock vise l'enrôlement automatique des salariés dans ces plans épargne-retraite. Mais "quand vous êtes dans un système par capitalisation vous avez le risque financier, du marché", rappelle Rigot. En outre,"on veut inciter les Français à placer leurs épargnes dans des produits financiers pour financer les entreprises et l'économie", sauf que "la finance ne finance pas l'investissement productif"

 BlackRock, investisseurs ou loobbyistes ? Les deux. Quand BlackRock va à l'Elysée, c'est autant pour s'informer que pour faire du lobbying, résume Sylvie Matelly. "Reste à savoir quelle est l'influence réelle qu'ils peuvent avoir sur le monde politique à un moment donné."

FinK vs. Icahn, Investissement VS. Spéculation

BlackRock ne s'attire pas que des compliments. En 2015, Larry Fink se retrouve dans un débat face à Carl Icahn, gestionnaire de fonds spéculatifs, multimilliardaire et ancien conseiller spécial de Donald Trump. Icahn juge dangereux les investissements de BlackRock, quand Fink reproche à son co-débatteur d'être un financier "activiste", visant les gains à court terme. "Un fonds spéculatif n'a pas à donner de leçons à un fonds d'investissement, parce qu'ils sont presque pires", s'amuse Sylvie Matelly. 

BlackRock, qui assure privilégier les investissements plutôt que la distribution de dividendes, est-elle un moindre mal par rapport aux hedge funds ?Sandra Rigot reconnait que les fonds comme BlackRock "ne font pas courir le même type de risque systémique que les fonds spéculatifs", (cf la bulle spéculative des subprimes qui ont mené à la crise de 2007-2008). Du fait de son gigantisme, le risque que présente Black Rock est plutôt celui d'une influence démesurée, voire de l'abus de son pouvoir d'actionnaire.  Dans la controverse Icahn-Fink, estime Matelly, "il y a aussi une question de parts de marché". Les fonds spéculatifs, anciens "rois du monde" qui s'effondrent en 2001 et 2008 ont été remplacés par les fonds d'investissement. Et aujourd'hui BlackRock est "quasiment les maîtres du monde" avec ses participations dans des milliers d'entreprises. 

Exemple concret ? Une étude menée par deux économiste de l'université du Michigan s'inquiète du risque du pouvoir "horizontal" de BlackRock, rappelle Jordan Pouille (voir les détails dans son article sur Mediapart). En comparant les cinq principales compagnies aériennes américaines, dans lesquelles le fonds a des parts, les chercheurs ont constaté un alignement des prix à la hausse. 

Investir "Durable" ? le "Cynisme" de BlackRock

Cette influence, Fink l'exerce ostensiblement par le biais de lettres publiques annuelles qu'il adresse aux PDG d'entreprises dans lesquelles BlackRock investit. "C'est vrai qu'elles sont toujours très sympa ces lettres", s'amuse Matelly. "Après, il faut regarder la réalité". "Leur offre fait qu'ils doivent être présents dans toutes les entreprises prospères, et ils ont aussi des parts dans les producteurs de charbon chinois", complète Pouille. Rigot dénonce un "cynisme" complet de l'entreprise, qui préférera toujours investir dans les entreprises qui ont la meilleur rentabilité à court terme. Matelly n'est pas totalement d'accord : "Depuis 2008, l'investissement socialement responsable rapporte", rappelle-t-elle. Ce qui n'empêche pas une forme de "cynisme" dans le fait d'investir en même temps dans les énergies fossiles et renouvelables.

Exemple avec les investissements de BlackRock dans l'armement. "Quand on sait la forte présence de ces fonds aux conseils d'administration de ces entreprises et dont l'influence potentielle sur leurs stratégies, ça peut questionner", s'inquiète Sylvie Matelly. Ce qui pose la question de la régulation des fonds d'investissements, moins réglementés que les banques ou assurances. Rigot rappelle en conclusion que dans tous les cas, les fonds d'investissement ne sont pas ceux qui prennent les risques financiers : ce sont les épargnants. "En amont de la chaîne vous avez un épargnant qui n'est pas sûr de trouver un rendement" pour les fonds qu'il a cotisés "et au bout de la chaîne, vous avez une entreprise sous pression" pour faire des dividendes à court terme. Un système "vicieux"

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