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Relations sado-maso entre fiction et réalité

La littérature est-elle d'une plus grande aide que le journalisme, pour pénétrer dans la psychologie d'une meurtrière par amour ? Nous plongeons cette semaine D@ns le texte de Régis Jauffret qui publie Sévère (Seuil). Inspiré par le meurtre d’Edouard Stern, riche banquier, retrouvé mort dans sa combinaison de latex avec quatre balles dans la peau, le récit choisit de se nicher dans la tête de la meurtrière, Cécile Brossard.

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C’est sans scrupule que le texte évoque cette "vie de prédateur, dont le cynisme faisait l’admiration de la presse économique prompte à s’agenouiller devant les crapules qui engraissent leur capital de spéculations, comme les paysans d’autrefois leurs cochons d’ordures", et c’est sans émotion que la narratrice note quelques faits d’armes de son amant - comme il aimait tuer les bêtes, au fusil, au lance-roquette ou à coups de pelle

à mettre en parallèle avec la pétition de principe de l'auteur :

"Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale".

Et pourtant, à lire ces quelques jugements sur son amant de cette criminelle de fiction, on sent déjà une tentative de justification morale du crime.
Est-elle valable, tient-elle la route ?
Peu importe, il y a déjà là, dans cet embryon, une question éthique, une problématique morale.

yG
Le débat peine, peine, peine, semble-t-il... Pour alimenter la réflexion, je me permets de copier-coller le dernier paragraphe de mon article d'origine, coupé par "la rédaction" (et remplacé par l'évocation des pérégrinations éditoriales) : il permet d'entrer plus avant dans l'écriture de Jauffret puisqu'il est nourri de citations et boucle la boucle avec le commencement (sur les rapports entre meurtrier et romancier, que je souhaitais mettre en avant) :

Car l’inconnaissable l’est d’abord à soi-même, et c’est tout le tragique suintant de cette histoire : « J’ai essayé d’être sincère, dit la narratrice. Mais aucune phrase ne peut contenir la vérité. Elle flotte au dessus d’elle comme une tache de pétrole sur une vague ». Dans Sévère on ne sait pas se dire parce qu’on ne se connaît pas – la narratrice n’est jamais bien sûre de ses raisons, quand elle en cherche, c’est-à-dire pas toujours - pas plus qu’on ne comprend ce qu’on vit : « Les histoires d’amour, dit elle, sont des planètes privées, elles se volatilisent quand leurs habitants les ont quittées. Elles obéissent à des lois inconnues du reste de l’univers. Inconnues, même de ceux qui l’habitaient. Je suis la rescapée de cette planète biffée de la galaxie d’un coup de feu. »

C’est donc le paysage de cette planète privée, abolie, aux lois inconnues de ceux-là mêmes qui l’habitaient que la narratrice parcourt : tâche impossible au fond, désirable pour cela même, tentation irrésistible pour quiconque aime mentir – les meurtriers, comme les romanciers.
Il va etre interessant de voir cette emission car l'idee d'opposition realite/fiction et des limites a voir ou pas en rapport a cette opposition dans l'Art ( en l'occurence ici dans la litterature ), est un sujet qui a ete plsuieurs fois traite dans "d@ns le texte", mais de maniere a chaque fois un peu differente.

Pour ne citer que les deux emissions qui a ce sujet m'ont le plus frappe : Yannick Haenel avec son ouvrage "Jan Karski", comme le cite Judith dans ce texte de presentation de la prochine emission

>< Ici le lien de l'emission : "Haenel répond à Lanzmann, d@ns le texte" >< ( a voir ou revoir ) ><

Pour ma part les arguments de Haenel ne m'ont pas trop convaincu dans le sens ou je trouve toujours, personnellement, que si j'estime qu'un artiste ne doit s'imposer aucune limite dans son oeuvre, il me semble important d'en indiquer les regles des le debut. Et "jan Karski" etant une seule oeuvre en trois parties chacune ayant des regles totalement differentes.


Une partie etant le journal verutable de Karski ( pour donner un ancrage dans la realite, une vision de temoignagne direct "vrai" ),

une autre etant l'extrait d'une oeuvre journalistique ( avec donc ce que cela induit de travail de recherche historique et journalistique et donc d'anaylse professionnelle d'un evenement ),

puis une troisieme partie totalement fictionnelle ou l'auteur s'imagine l'histoire s'il avait ete lui-meme Jan Karski,

tout cela sous la rubrique "roman", ne peux, a mon avis qu'exercer plus de confusion des genres, et surtout risque de decredibiliser les deux parties "reelle" qui sont celle du temoignage et celle du travail historique.

Une seconde emission qui me vient a l'esprit est celle ou l'invitee est Chloe Delaume

>< ici : a voir ou revoir : "Chloé Delaume, Racine et Sacha Distel, d@ns le texte" ><

Ici Chloe Delaume nous indique son approche de la litterature et nomme sa demarche "Auto-Fiction" ( et de temps en temps ( peut-etre plus justement "Auto-Realite" ).
Ici la demarche est claire des le debut et les regles etant posees, qu'on comprenne ces regles ou pas ( il m' a fallu un moment, et encore, je ne suis pas sur d'avoir tout compris, meme apres plusieurs visionnages ) tout le travail de Delaume fonctionne selon ces regles donnee.

Et meme lorsque ces regles evoluent, elle le font dans un cadre defini qui ne laisse aucun doute, aucune confusion, et ou la liberte est totale : Nous apprenons a la fin de l'emission que Delaume a la liberte incroyable de se tuer pour renaitre sous un autre nom : Elle le fait dans son oeuvre et cela devient realite.

Par contre, nous apprenons a la fin de cette emission avec Chloe Delaume ( beaucoup de chose extremement interessantes ont commence a se passer dans la derniere partie de l'emission, tout comme dans la premiere partie, mais il semble que quelqu'un devait prendre un train, parce que tous ces concepts ont ete expedies vitesse grand "V" ), nous apprenons, donc, a la fin de cette emission le concept de de "Fiction Collective" avec l'exemple de Georges Abdallah qui fut renomme par tous les medias Georges Ibrahim Abdallah.

Tout cela pour en revenir a cette prochaine emission avec Régis Jauffret et encore une fois je m'interroge : Jauffret a couvert le proces Stern en tant que journaliste, avec tout ce que cela comporte de regles professionnelles et deontologiques liees a sa profession.

Maintenant, avec "Severe", que je n'ai pas lu, il semble que Regis Jauffret ecris en se mettant a la place de Cecile Brossard, qui non seulement est une personne reelle, mais contrairement a Karski, bien vivante ...

La premiere question que j;aimerais vori posee sur le plateau est a quel point Jauffret connait personnellement Brossard, et s'il l'a rencontree avant le proces ou pendant des visites durant ou apres le proces, ou alors pas du tout.

Et je ne comprends toujours pas pourquoi l'auteur apparement tient autant a l'utilisation des noms reels des personnes concernees, l'une etant vivante, l' autre decedee, mais a priori une quantite de gens eux-aussi vivants qui devront forcement apparaitre dans cet ouvrage.

Bref

Tout cela pour dire que j'attends l'emission avec impatience !
Bien, puisque le débat a dû mal à se mettre en place, je vais tenter de le lancer; citation, donc !

En préambule, l’écrivain rappelle ses droits – tout à la fois exorbitants ET indiscutables:

"Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale".


Les choses dont je préfère discuter sont celles qualifiées d'indiscutables. Et il suffit de remplacer "romancier" par "banquier" dans cette citation pour rendre tout à fait discutables ces droits qui sont présentés a priori comme ne l'étant pas.

Pourquoi cette exception littéraire ou artistique ?
L'exception se situe surtout dans l'acception de cette prise de pouvoir par les "spectateurs", mais c'est que les conséquences ne sont pas les mêmes, en grossissant les traits qui sont vus :
le romancier nous invite
le banquier nous (es)croque

avec ce même pouvoir qu'est la liberté d'agir selon son bon vouloir.
Mais pourquoi cette tolérance, cette différence de traitement du spectateur vis-à-vis du romancier qui l'invite au non-respect de la morale et cette révolte vis-à-vis du banquier qui prend l'invitation du romancier pour argent comptant et l'applique réellement ? Notez que pour Jauffret, l'imagination est une connaissance. Quelle est donc l'utilité d'une connaissance, en l'occurrence celle de la vertu de l'immoralité, si elle n'a aucune conséquence sur le plan pratique ? Comment une même connaissance peut-elle être comprise, acceptée par les mêmes personnes dans l'imaginaire d'un romancier mais condamnée sur un plan pratique dans la réalité du banquier ?
C'est compliqué, hein ? Si le romancier est "comme un meurtrier", alors tous ces fameux droits que revendique Jauffret sont non seulement tout à fait discutables mais en plus parfaitement inacceptables.

Mais continuons à triturer cette citation, et si, au lieu d'y remplacer le mot "romancier" par "banquier", on remplace cette fois le mot "meurtrier" par "enfant", tout cela devient un peu plus acceptable, y compris l'imagination en tant que connaissance. Du coup, on saisit mieux le comportement de la narratrice décrit plus bas par Judith : refus des lois, de comprendre l'inconnu, aller jusqu'à casser un jouet pour lui imposer sa volonté plutôt que d'évoluer soi-même afin d'apprendre son mode de fonctionnement et ainsi entretenir de bonnes relations avec lui.

Que conclure de tout cela ? Peut-être que si les artistes n'avaient pas trouvé grâce à leur art un moyen de s'exprimer, ils seraient devenus des grands meurtriers, et inversement, les meurtriers, de grands artistes.

L'art serait ainsi et uniquement motivé par une pulsion de mort.
Juste un mot pour dire à Hubert (que j'aime beaucoup), qu'il me semble qu'on ne dit pas "étancher sa soif" mais "épancher sa soif".

Et bravo pour votre émission !
J.
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