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L'image manquante de Rithy Panh

Comment dire le souvenir du génocide, le souvenir de la perte, de la mort, des images qui ne parviennent pas à se réduire en mots, le souvenir des images détruites à jamais ? Avec des images, justement. Des images capables de dire ce qui ne peut être dit, ce qui est en passe de s'oublier ou ce qui s'emmure dans le silence. C'est L'image manquante de Rithy Panh, diffusé sur Arte cette semaine.

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Bonjour M. Korkos

Loin des réseaux à haut débit, je risque de ne pas pouvoir voir ce film que j'attendais avec impatience. Tant pis. Je finirai bien par y parvenir...

C'est donc à la suite de ce que j'en ai lu, et de ce que vous en dites, que je me permets le rapprochement d'avec le livre magistral de Georges Didi-Huberman, "Images malgré tout". Il s'agit d'images, aussi, certes non manquantes, puisque là et exceptionnelles, mais que d'aucuns souhaiteraient manquantes, d'une part, et dont le(s) cadre(s) nous laisse(nt) penser à tout ce qui manque, d'autre part - et qu'il ne faudrait sans doute pas voir, si l'occasion nous en était donnée. Car ces images ne sont pas comme celle que Rithy Panh ne pourrait pas nous montrer : elles sont celles qu'il faut voir, puisqu'images de résistance et non de bourreaux.

J'en profite pour vous rappeler, ou vous informer, si mon mail ne vous est pas parvenu, que je mentionne ce livre de Didi-Huberman dans un documentaire consacré à Martina Bacigalupo, jeune photographe travaillant en Afrique de l'Est, dont les images, là aussi sans doute, sont nécessaires.
Vous pourrez visionner ce film à l'adresse suivante, si le coeur vous en dit :
http://blogs.mediapart.fr/blog/cy/200813/martina-bacigalupo-photographe-bujumbura-les-lieux-de-memoire

Cordialement

Cyril Sauvenay
Merci, M'sieur K... je l'avais loupé...
J'y fonce !
Je conseillerai quant à moi un autre livre, Au Delà Du Ciel - Cinq Ans Chez Les Khmers Rouges de Laurence Picq, éd. Barnard Barrault, 1992.
Laurence Picq était institutrice, elle épousa en 1967 un Cambodgien et alla vivre au Cambodge, où elle connut toute la période Khmers rouges.
Un témoignage saisissant de la part de quelqu'un qui, si je me souviens bien, crut d'abord au régime de Pol Pot avant d'assez vite déchanter.
A ce sujet, il y a aussi la bande dessinée "L'année du lièvre" de Tian, qui est bien documentée.

Et si je pouvais conseiller un livre de témoignage, ce serait celui là:
De la dictature des Khmers rouges à l'occupation vietnamienne de Kèn Khun

http://www.amazon.fr/dictature-Khmers-rouges-loccupation-vietnamienne/dp/2738425968

Il m'a en tout cas permis de comprendre pourquoi, même après la fin des khmers rouges, de nombreux cambodgiens sont venus immigrés en France (et ailleurs).
Hier je suis tombé par inadvertance sur une émission avec le photographe Réza http://www.franceo.fr/emission/nous-deux/diffusion-du-13-10-2013-12h30 sur france ô Cliquez par hasard et vous aurez aussi le plaisir d'écouter parler le charme persan incarné.
Je viens de découvrir la chronique sur l'image manquante et l'existence de ce film par la même occasion.

Il se trouve que ma belle-mère est une teochew (ethnie chinoise) du Cambodge. Elle a passé 3 ans dans les camps.
Elle a survécu à toute sa famille, du parent le plus proche au plus lointain cousin.
Réfugiée en France, la vie reprend mariage, enfant et ainsi de suite.
Mais elle n'en a jamais dit un mot à sa fille.
Je vais voir ce film avec ma femme.

Reste ma belle-mère. Puis-je lui montrer ? Veux elle se souvenir ?

Je repense à ce survivant des camps nazi qui témoigne dans Shoa de Lanzmann.
Il ne veut pas se souvenir lui, il ne veux pas en parler. Il témoigne quand même sous la pression des ses enfants, de Lanzmann,
pour que tout le monde sache.
Mais avait il raison d'essayer d'oublier ?
Belle chronique, j'espère avoir le temps de voir le film d'ici mardi, sinon captvty sera mon ami ;)
Allez, deux liens musicaux,
http://www.youtube.com/watch?v=rV4z8AFUy2Y
http://www.youtube.com/watch?v=qIhKjTdfyyc
Le peu que j'ai lu sur le sujet me le rend encore plus opaque que la Shoah. La seule chose qui m'apparaît clairement, c'est que le rationalisme appliqué aux faits sociaux est une belle ânerie. " Il peut plaire à un peuple entier de plier bagage et de décamper parce qu'il a entendu parler d'un monde meilleur" ( Marcel Mauss) La première moitié du vingtième siècle ressemble beaucoup à une tentative de suicide collectif du peuple allemand. Peut-être y a-t-il là un commencement d'explication du négationnisme: " c'est trop absurde pour être vrai".
Merci Alain pour cette chronique... J'ai vécu assez pour me souvenir de l'enthousiasme de deux copains "mao" lors du vidage de Phnom Phen (bravo ! disaient-ils, ils ne font pas les choses à moitié !) ... Les mêmes bottent aujourd'hui en touche ou préfèrent s'obstiner dans le déni quand on leur parle des crimes monstrueux des régimes communistes à nul autre pareils.
Les images manquantes, c'était le cas pour tout ce qui précède disons la révolution de 1830.
On ne supporterait plus le pompeux de http://www.etaletaculture.fr/wp-content/uploads/2012/04/catherine_de_medicis-1880.jpg pour le faire entrer dans la mémoire collective.
À propos de ce génocide se rappeler aussi l'aveuglement de la presse (dont Le Monde et le Nouvel Observateur) et de certains intellectuels (dont Alain Badiou) même si ils ont fait depuis amende honorable.
Arrêt Sur Images n'existait pas alors, mais d'images il n'y avait pas !
Merveilleux film plein de pudeur à surtout ne pas manquer. Figurines grossières et pourtant si émouvantes. On pleure en regardant, la mort du père qui se refuse à manger la nourriture d'animaux, la femme qui cueillit -- vola en language khmer rouge -- trois mangues, ces grabats qui se vident en un clin d'oeil, au rythme des morts. pourquoi nos larmes ne coulaient-elles pas en 1975? Shame on us!
Une très belle chronique.A propos de Duch , je voudrai signaler le livre de François Bizot " Le portail" livre qui hante le lecteur.
Bonjour, bonjour, brontosaure.
Ça fait longtemps qu’on s’est vu.
Moi, tu sais, j’existe encore
Et toi, tu n’existes plus.

Face à ton malheur, j’endure
Un peu de mélancolie ;
Tu faisais bonne figure
Dans la fougère en folie...

Il reste les souvenirs...
... Tes vieux marais pleins de crimes.
Tu beuglais sans avenir ;
Je trimais comme je trime.

Quand la foudre saccageait
Ta peau de ses rouges stries,
Tu dormais ; moi je forgeais
Mes terribles industries.

Ah, ces forêts spongieuses
Qui clignent de lents sommeils
Sont la paillasse où se gueuse
Ton gélatineux sommeil.

Tout engourdi, tu pissais,
Mal nourri de boue amère.
Ce qui fait bien manger, c’est
La guerre, mon chou, la guerre.

Je frappais, luttais, trimais,
Tuais, tordais, tout en nage.
Et trimant plus que jamais,
Je survis, grâce au carnage.

Prenant distance des pôles,
Ruse et vigueur à mon clan,
Ma tête sur ton épaule
Mais mon couteau dans ton flanc.

Dormir ! Tu dormais ta vie,
Ruminant infiniment
Ton ciel vert, tes eaux croupies
Et tes flasques aliments.

Tant de siècles de lésine
À pourrir dans tes urées,
À puer dans tes urines,
Ça ne pouvait plus durer.

Dormir ! tu dormais ta vie,
Ruminant infiniment
Ton ciel vert, tes eaux croupies
Et tes fangeux aliments.

Lourd monument, tu croyais
Que pour ta gueule d’abîme
Les raisins gonflaient aux cimes.
Or, des chacals aboyaient.

Tu rêvais, grand saugrenu ;
Eux rongeaient tes lards célèbres
Et puis d’autres sont venus
Qui te rongeaient les vertèbres.

T’es grand, t’es fort, mais t’es bête.
Exister, doux paysan,
C’est se donner une fête
De feu, de rage et de sang.

Va dormir, dormir encore.
Que tes boyaux historient
De fientes multicolores
Ta croupe et tes armoiries.

Adieu, gros tétard, salut !
Dors maintenant dans des livres.
T’étais trop feignant pour vivre
Et les temps sont révolus

Norge - Le trimeur
Je sens dedans mon ame une guerre civile
D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,
Dont le bruslant discord ne peut estre amorti
Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.
Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile
Que si le coeur bientost ne s’en est departi
Tout l’heur vers ma raison se verra converti,
Comme au party plus fort plus juste et plus utile.
Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau
Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau,
Au rebours la raison me renforce au martyre.
Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin
De mes sens inconstans arrachons-les enfin,
Et que notre raison y plante son Empire.

Jean de SPONDE
Quand j'ai regardé ce documentaire, je me suis interrogée sur la nécessité des images.
Qu'est ce que ça aurait changé qu'il y ait des images de cette catastrophe absolue. Qu'est ce que ça changerait pour nous que ces images puissent exister ? Est-ce que ça rendrait la tragédie plus ou moins supportable ? Et pour qui ?

Parce qu'au bout du compte, ces petits personnages de boue, immobiles, ne peuvent rendre compte de la douleur, de la faim, et du malheur.
C'est la voix de Rithy Panh qui nous rend compte de la réalité de ce qu'il a vécu.

Quand il a parlé de cette femme à genoux, qui a volé des mangues, et que son enfant de 9 ans a dénoncé, chose dont il est tellement fier, en tant que mère, j'ai ressenti la plus grande douleur de cette femme : c'est qu'elle ne pourrait plus protéger son enfant, et que c'était lui-même, qui avait cru aux slogans, et qui précipitaient sa propre fin.

Les images ne disent rien du monde, en définitive, elles ne font que le travestir...

Et en vérité, Rithy Panh ne manque pas d'images, elles sont en lui à jamais. Et ce qu'il nous donne à voir, c'est cette faille, cette interrogation sur lui-même et sur l'humanité qui habite chacun de nous mais qui, à cause de ce qu'il a vécu, est devenu un gouffre en lui.
Un gouffre qu'aucune image ne pourra jamais combler. Il manquera toujours une autre image. Parce que ce qu'il a vécu est indicible.

C'est indicible, mais en même temps, la résonnance avec le livre 1984, est patente. Je viens de relire ce livre, et on voit bien que Panh y a trouvé des mots qui lui manquaient. Pas les images, mais les mots, car avant d'être des images, nous sommes des mots. Au commencement était le Verbe, dit la Bible.
Et Rithy Panh parle de sa douleur, et le souvenir de la douleur est douleur encore.

Mais sa grande victoire, ça aura été de ne pas aimer Big Brother.
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