Le Pen, "candidate d'extrême droite" ou "maman des Français" ?
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Le Pen, "candidate d'extrême droite" ou "maman des Français" ?

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Oh bah mince, Le Pen serait d'extrême droite ? Après avoir mouliné pendant des mois sur les thèmes de Zemmour en épargnant la dresseuse de chat et fan de Gérard Lenorman, les chaînes d'info en continu feignent de se réveiller au lendemain du premier tour, en posant cette question : "Marine Le Pen est-elle d'extrême droite ?" Oui, on en est là. Pour en débattre, les pyromanes BFMTV, LCI et surtout CNews ont mobilisé leurs meilleurs experts : Pascal Praud, Laurence Ferrari, Jean-Marc Morandini, Alain Duhamel, David Pujadas. Que du beau monde. Et comme on a décidé de mobiliser les meilleurs pour notre dernière chronique avant le second tour, on a aussi regardé du côté de C8 où le débat portait plutôt sur la nature profonde de Le Pen : une "femme bienveillante" qui pourrait être "la maman des Français"? Accrochez-vous à votre carte d'électeur, c'est parti…

Générique !

Oh Puj' ! Depuis le temps…

Alain ? C'est pas vrai ! Te revoilà toi aussi !

Hey Pascal ! On savait qu'on pouvait compter sur toi !

Oh Jean-Marc, t'es là toi aussi ?

Youh ouh ! Y'a aussi Laurence !

Il y avait aussi leurs copains de 16 h 37 ou 21 h 32...

Et tout ça en 48 h, entre le 12 et le 13 avril. Bah oui, maintenant qu'elle est au second tour et que Macron a rappelé l'étiquette politique de son adversaire, on peut enfin poser la question : oups, est-elle d'extrême droite ?

Oui, oups, parce que ça fait des mois que les chaînes font à peu près n'importe quoi avec Le Pen. Sympa, modérée, dresseuse de chat, chanteuse, on a tout eu. Et ils s'y sont mis à plusieurs pour la rendre agréable : M6, C8, CNews, RTL, RMC et même France Inter.

Quand il faudra expliquer à nos petits-enfants et arrière-petits-enfants comment on en est arrivé là, vous pourrez toujours leur passer ce montage. C'est cadeau :

Elle est si sympa, elle ne peut pas être extrémiste quand même ! Si les journalistes des chaînes d'info se posent aujourd'hui la question, c'est parce que les pauvres choupinous sont un peu perdus après des mois de campagne délirants, à droite toute, toutes chaînes confondues.

"Insécurité", "grand remplacement", "islam radical", "immigration zéro", on a tout eu sur BMFTV, LCI et CNews pendant cette campagne. 

Le débat avant le débat : "est-elle d'extrême droite ?"

C'est donc dans ce contexte que Praud, Morandini et leurs amis se sont demandés si Le Pen était d'extrême droite. La question en elle-même en dit long, les réponses en disent tout autant. Si LCI répond sans ambiguïté par l'affirmative (on a eu chaud !), ce n'est pas le cas des autres chaînes. 

Sur BFMTV par exemple, il y a eu un vrai débat entre un vétéran, Alain Duhamel (onze campagnes présidentielles au compteur) pour qui "Marine Le Pen, c'est l'extrême droite qui avance masquée". Mais face à lui, BFMTV a invité le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, Geoffroy Lejeune, en total désaccord : "Pendant cette campagne, elle est exactement ce qu'elle est, elle ne fait pas du tout semblant, elle s'est gauchisée ces dernières années."

Bon, en même temps, Valeurs Actuelles

Du côté de CNews, chaîne orpheline de Zemmour, Pascal Praud est proche du burn-out. Le seul fait de pouvoir dire qu'elle serait d'extrême droite le rend malade : "Depuis dimanche, 20 h, Marine Le Pen incarne de nouveau le diable. Le chiffon rouge de l'extrême droite est brandi par Emmanuel Macron mais aussi par les soldats de la bonne conscience qui défilent dans l'espace médiatique, le cœur en bandoulière et la morale au bord des lèvres. […] Pour tout vous dire, je suis un peu lassé de ces postures. Je connais les fausses indignations, les colères sélectives, on éructe l'anathème à défaut d'argumenter."

Face à lui, Laurent Joffrin (oh bah tiens, ça faisait longtemps lui aussi !) a tenté d'expliquer qu'elle était d'extrême droite en voulant supprimer le droit du sol ("Sauf qu'elle ne le supprime pas, ce n'est pas ce qu'elle dit, les gens choisiront à 18 ans", réplique Praud) et que son projet de référendum pour valider ses premières décisions n'est pas conforme à la constitution ("Ça ne me choque pas beaucoup qu'on interroge les Français sur n'importe quel sujet", balaie Praud).

Heureusement, Gérard Carreyrou, ancien directeur de l'info de TF1, est beaucoup plus clair dans son argumentation. Pour résoudre cette énigme géographique "où se situe Le Pen", il a une théorie.

Prenez l'échiquier politique :

Bon, eh bien, "on ne peut pas nier que Marine Le Pen, sur un échiquier politique, vous ne la mettez pas à gauche, ni au centre, vous la mettez à droite. Et s'il y a d'autres partis de droite, vous la poussez un peu, et elle apparaît comme étant au bout, je ne dirais pas à l'extrême droite, mais elle est au bout de la droite."

Mais c'est pas la question, selon lui : "dans cette campagne, est-ce qu'elle fait des propositions qui sont emblématiques de ce qu'on appelait des propositions d'extrême droite, c'est-à-dire des propositions qui vous conduisent […] tout droit au fascisme, à la suppression des libertés, etc. La réponse est évidemment non. Donc, elle n'est pas d'extrême droite." Merci Gérard.

Chez Morandini, sur CNews, c'est Marc Menant, journaliste et coanimateur de l'émission de CNews La Belle histoire de France – débunké en février 2021 sur ASI – qui rassure tout le monde. Dans un cours d'histoire accéléré, Menant remonte à Charles X, puis au boulangisme et à l'antiparlementarisme pour démontrer que Le Pen n'est pas anti-parlementariste, donc pas d'extrême droite.  Elle n'est pas quoi ? "Pour être très clair : vous, vous dites, historiquement, Marine Le Pen ce n'est pas l'extrême droite et c'est républicain", reformule Morandini, histoire que ce soit bien clair pour tout le monde.

Alors Le Pen, "gauchisée" ? "Au bout de la droite" ? À "l'extrême droite" ? Comme les chaînes d'info peinent à se mettre d'accord, on vous a trouvé deux sources pour bien comprendre où elle se situe exactement : l'article du Monde, déjà évoqué par le matinaute, et celui de Romaric Godin de Mediapart, sur son programme économique qui, malgré "un saupoudrage de mesures sur le pouvoir d'achat", est "entièrement compatible avec l'ordre néolibéral", "son équilibre semble même clairement pencher davantage à droite qu'en 2017".

Limitation du droit d'asile, interdiction du port du voile, priorité nationale, peines planchers, perpétuité réelle, réduction des contre-pouvoirs : en analysant le programme de Le Pen, ces chaînes d'info auraient pu s'épargner ces pseudos débats.

Au moins, sur C8, on ne se pose pas la question, on a dépassé ce stade. 

Plutôt "une maman des Français" sur "C8"

Après le karaoké spécial Gérard Lenorman fin mars, Hanouna a déploré ne pas pouvoir réinviter Marine Le Pen entre les deux tours en raison de l'égalité du temps de parole entre les candidats (Macron a refusé de venir dans Face à Baba). Pas grave, il reste encore les chroniqueurs. Vous vous souvenez de l'ex-miss France, Delphine Wespiser ? Fin mars, elle avait trouvé Le Pen "lumineuse" face à Hanouna.

Un mois plus tard, alors que Le Pen est qualifiée pour le second tour, Wespiser sort du bois : "Quand on la regarde, quand on l'écoute, elle propose quelque chose, elle a travaillé, elle a une forme de bienveillance. […] Aujourd'hui, on a le droit de voter quelqu'un d'autre qu'Emmanuel Macron. [Le Pen], c'est pas l'extrême droite, c'est pas le Front national, c'est le Rassemblement national. Elle a bien changé parce que tout le monde peut évoluer. "

Le Pen, ce n'est pas l'extrême droite, c'est mieux : "Moi, ça me dirait bien d'avoir une présidente femme, une maman des Français, quelqu'un qui rassemble, qui protège, avec une sensibilité de femme. […] On sait bien que les femmes, ce sont des mamans qui font les choses. […] Elle dit qu'elle aime les animaux, qu'elle aime la nature, elle est humaine, elle est authentique."

Une chroniqueuse de TPMP qui lance presque un appel au vote Le Pen, devant 1,6 million de téléspectateurs, chouette ! Dès le lendemain, Hanouna, qui n'a donc pas pu réinviter la candidate d'extrême droite, organise un débat

Alors Le Pen, maman ? Pas maman ? Oui ? Non ?

Oui, la démocratie et le paysage médiatique traditionnel ne vont pas très bien. Mais sur YouTube, ça ne va pas forcément mieux. A la différence de Hanouna qui n'a donc pas pas pu diffuser un nouveau karaoké avec Le Pen pour des questions de temps de parole, Guillaume Pley, le youtubeur qui avait été aux petits soins avec Zemmour, n'a pas eu ce problème.  La plateforme vidéo n'étant pas soumise aux règles de temps de parole, Pley vient de mettre en ligne une heure d'émission avec Le Pen. C'était aussi sympa qu'avec Magali Berdah

Au programme de la vidéo qui affiche déjà plus de 450 000 vues en 24 h : pas de chaton, ni de karaoké mais des photos d'enfance…

Des quiz série… 

Et surtout de la bonne humeur, des rires… 

Et au cours des 15 dernières minutes de l'émission, elle a eu tout le loisir d'évoquer son programme, sans aucune contradiction.

Eh oui, "maman bienveillante" chez Hanouna, bonne copine sur YouTube, plus vraiment d'extrême droite sur les chaînes d'info… qu'est-ce qu'il vous faut de plus ? Un tuto pour bien glisser son bulletin dans l'urne ? Allez courage, cette campagne est presque finie

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