Le Monde, au révélateur de Berkeley
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Le Monde, au révélateur de Berkeley

De ce que l'on en perçoit, la crise au

Monde a deux aspects. Une crise du virage numérique (un des déclencheurs de la démission en bloc, hier, de la rédaction en chef est apparemment un sous-effectif sur le site du journal). Et, entremêlé de manière inextricable, un interminable virage à droite. Sous couvert de "redéploiement", la direction (on l'a raconté ici) voulait dépouiller les rubriques environnement, social, consommation, au bénéfice des pages économiques, à la gloire des entreprises et des entrepreneurs. En revanche, les longues exégèses consacrées au changement de salon du Conseil des ministres à l'Elysée n'étaient, que l'on sache, pas menacées.

Dans la gestion de ce second virage, la direction du journal aurait pu être plus habile. Supprimer les pages Planète sous couvert de redéploiement, ça peut passer : avec un peu d'habileté, ça ne se voit pas trop à l'extérieur, n'importe quel manager moyennement doué peut espérer y arriver. En revanche, manipuler les titres de Une, par exemple pour dramatiser l'exode des jeunes Français épouvantés par le collectivisme hollandien, comme nous le signalions hier, c'est plus voyant, surtout quand le propre site du journal fait de la résistance en relativisant les faits. C'est d'ailleurs encore plus voyant dans l'autre exemple cité. En février dernier, le journal consacre un papier au dernier film du grand documentariste Frederick Wiseman. Le film est consacré au campus californien de Berkeley, et la critique du Monde (toujours en ligne) est titrée : "At Berkeley : une utopie rongée par le néolibéralisme". Pourquoi avoir titré l'article ainsi ? Parce que c'est, semble-t-il, le sujet du film (je ne l'ai pas vu), qui raconte l'impact de la baisse des subventions publiques, sur ce campus utopiste californien (inscriptions gratuites, brassage social, culture du débat, etc), antimodèle des campus de l'élite comme Harvard. Bref, un film de gauche (horreur !) sur un campus de gauche (re-horreur !), un vibrant éloge de l'éducation publique, oui publique, aux Etats-Unis.

Eloge apparemment insupportable aux yeux de la directrice, Natalie Nougayrède, qui a admis avoir elle-même modifié, pour l'édition papier, le titre de la critique, devenu : "Berkeley, une utopie menacée". Menacée par qui ? Chut ! Surtout, dans les colonnes du Monde, ne pas incriminer "le néolibéralisme" ! On est entre soi, entre actionnaires et annonceurs, peu désireux de lire ces gros mots dans les colonnes de leur journal entre deux pubs de M. Arnault, qui est quasiment de la famille de l'actionnaire principal (si l'on lit bien le journal). Paradoxe de la situation : comme le soulignait récemment la direction dans Mediapart, les ventes papier du journal sont stables, et les abonnements numériques satisfaisants. Mais que Xavier Niel, l'inventeur de la freebox, prophète du Web, notre Steve Jobs à nous, qui réussit à peu près tout ce qu'il touche, plante ainsi, pour des raisons apparemment idéologiques, le virage numérique du journal qu'il a racheté, reste un des mystères de l'affaire. Et pas le moins mystérieux.

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