Un dépouillement post-vérité
Le matinaute
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Un dépouillement post-vérité

Et la Vérité s'évapora, échappant à ceux qui la tenaient en partage. Voici donc le premier choc frontal entre une élection capitale et la post-vérité en costume présidentiel. Les chaînes américaines (CBS, NBC, MSNBC) ont une nouvelle fois interrompu les divagations de Trump évoquant des "votes illégaux", tandis que CNN, une fois encore, poursuivait la diffusion jusqu'au bout, attendant la fin pour traiter le président sortant, par la voix d'Anderson Cooper, de "tortue obèse retournée sur le dos, s'agitant sous le soleil brûlant"

On s'habitue. Sur Fox News, cette fois-ci, à la différence de l'avant-veille, on n'a rien à redire aux divagations du jour, on regarde ailleurs. Fox News est perturbée : dans le bureau voisin, le service politique tient bon sur l'Arizona, toujours donnée à Biden, même si l'écart des voix s'y resserre. Quant à l'agence AP, considérée comme fiable par nombre de confrères, dans feu le système antérieur de légitimation croisée où la proclamation d'un résultat par un média revêtait un caractère performatif, elle hésite encore à proclamer Biden vainqueur du Nevada, alors que nombre de journalistes estiment qu'elle pourrait s'y risquer.

A propos des divagations de Trump, Buzzfeed s'est livré à la tâche surhumaine de tenter d'en retrouver les sources, et y est parvenu pour certaines d'entre elles : elles ont pour origine des rumeurs démenties de réseaux sociaux et des vidéos virales. Exemple. En Pennsylvanie, les opérateurs du dépouillement "ont mis des papiers sur les fenêtres pour qu'on ne puisse pas voir à l'intérieur", a dit Trump. Certes : mais c'est pour interdire aux perturbateurs de les photographier, ce qui est interdit par la loi. Et tout est à l'avenant. Toujours en Pennsylvanie, selon les divagations de Trump, des observateurs ont été empêchés d'observer le dépouillement, raison pour laquelle il qualifie de "votes illégaux" les bulletins envoyés par correspondance. Il s'agissait, ont rétorqué les responsables locaux, de respecter les préconisations sanitaires.

Si vous vous intéressez à la Pennsylvanie, je vous conseille ce récit (en français) de Libé, où vous apprendrez que la bataille de procédure sur le vote à distance dure depuis l'an dernier. Les Républicains ont ainsi obtenu que ne soient pris en compte que les bulletins envoyés dans deux enveloppes, mais échoué à interdire aux électeurs dont le bulletin a été refusé de venir voter physiquement. Cette sorte de choses.

Quoi de neuf ? Ah si, l'ancien conseiller de Trump Steve Bannon, qui a proposé sur une chaîne YouTube d'exhiber sur des piques les têtes du conseiller santé de Trump, Anthony Fauci, et du directeur du FBI, Chris Wray. Bannon a été suspendu de Twitter et de MailChimp. Sa vidéo a été suspendue de YouTube, mais elle seule, pas la chaîne sur laquelle elle est diffusée. Par ailleurs, Facebook a fermé un groupe pro-Trump ayant rassemblé 300 000 membres en deux jours, Stop the steal, groupe piloté, selon Le Monde, par des réseaux proches du Parti républicain.

Peut-on qualifier l'attitude de la camarilla trumpiste de tentative de coup d'État ? S'il s'agissait de frapper par surprise, pour foudroyer le pays, ses opposants, ses institutions légales, ses médias, c'est raté. Anciens et nouveaux, les médias institutionnels (j'y inclus CNN ET Twitter) ont conservé assez de conscience civique, et de masse critique, pour tenir en échec la narration de la fraude.  Mais tout indique qu'ils ne parviendront pas à imposer la leur. S'il s'agit pour Trump, en revanche, de jouer le pourrissement sur le mode passif-agressif, le "de toutes façons, on n'aura jamais les vrais résultats de l'élection", c'est encore tout à fait possible, et peut-être même en bonne voie. Ce que nous ressentons ici comme le courage de dernière minute des networks ou des réseaux sociaux sera ressenti dans l'Amérique trumpienne (70 millions de voix après quatre ans, tout de même, davantage qu'en 2016) comme une scandaleuse censure, et de nature à nourrir un ressentiment sans fin. Alors, cet étrange pays, si fantasmé, si documenté, si aimé, si haï, se dirigerait plutôt vers une guerre civile dépressive que vers un coup d'État. Dans tous les cas, quel génie du cliffhanger !

NB : toutes les sources des faits mentionnés ci-dessus sont à retrouver sur mon compte Twitter.


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