Uber : barbares contre barbares
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Uber : barbares contre barbares

"On n'arrêtera pas l'uberisation", dit Stéphane Soumier. "Probablement pas", rectifie Nicolas Colin. On est à la fin de Good morning business, et dans cet adverbe, est passée toute la nuance entre les deux dévôts de l'uberisation, pourtant d'accord sur l'essentiel. L'animateur (ici sur notre plateau) est un ultra du numérique : tout ce qui est nouveau est beau, et tout ce qui est beau est bon. Vive Uber, Vive UberPop, vive tous ceux qui enfoncent les murailles vermoulues du vieux monde ! Chroniqueur aussi fasciné que raffiné du déferlement des barbares (sa fascination s'exprime ici), Colin en tombe d'accord, à une nuance près : ancien inspecteur des finances, il connait de l'intérieur cet acteur qu'il ne faudrait pas enterrer trop vite, l'Etat. Et notamment, l'Etat français qui, en la personne de Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, a annoncé jeudi soir, après une journée d'affrontements sur le périphérique et aux abords des gares et aéroports, que les conducteurs d'UberPop seraient désormais non seulement verbalisés -ils l'étaient déjà, et Uber paie les amendes, le poste est prévu dans ses charges- mais leurs véhicules saisis. L'Etat en a-t-il vraiment le droit ? Ca se discute. Mais tant qu'à faire, barbarie pour barbarie...

L'invasion des barbares, on y est. On y est en plein. Mais contrairement à ce que montrent les images de taxis vandalisant les VTC, d'autant plus impressionnantes que cette violence a touché, à Roissy, des touristes étrangers, à commencer par une star mondialisée, la barbarie est des deux côtés. A la barbarie télégénique des taxis arrierés, assis sur une rente indéfendable, répond la barbarie soft, cool, ludique, californienne en un mot, qui prend le monde pour le far west, et a décidé de s'asseoir, elle, sur les législations nationales, ces vieilleries vermoulues. Douceur des écrans tactiles, barbaries des invasions : quelle est la différence entre Travis Kalanick, fondateur de Uber, tel qu'il apparait dans cette interview, et Attila ? Kalanick n'a pas de cheval, et roule sans doute électrique. "Je ne comprends vraiment pas pourquoi c'est un sujet aussi controversé" : si l'art de la langue de bois avait existé à l'époque, Attila aurait pu prononcer la même phrase avec la même suavité, la hache dans une main, le brandon incendiaire dans l'autre.

A Kalanick, qui ne voit "vraiment pas" où est le problème, de nombreuses lectures pourraient être à conseiller ou, s'il n'en a pas le temps, le podcast de l'émission de Soumier, en lien plus haut. Même Colin y reconnait que le modèle social ubérisé pose comme un léger problème à nos systèmes archaïques de protection sociale. "Les revenus des chauffeurs UberPop ne sont pas soumis à prélèvements sociaux. Ces gens-là ne sont pas couverts par une protection sociale satisfaisante. C'est le principal défi des années à venir : quelle protection sociale mettre en place pour redistribuer une partie de la valeur créée sur ces grandes plateformes à la société et aux individus qui y travaillent ? Ce bouclage va permettre normalement de retomber sur nos pattes." Soumier, dans un rire ironique: "normalement". Encore un adverbe qui fait la différence.

Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l'Italie et les arts (Delacroix)

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