Tron : les mots pour le dire
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Tron : les mots pour le dire

Quelle étrange conclusion, celle de l'avant-papier de Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire du

Monde, rédigé avant l'ouverture du procès d'Assises de Georges Tron, le maire ex-ministre adepte de la réflexologie plantaire (rappel du début de l'affaire ici). "Il n’est qu’une certitude à l’aube de ce procès: quel que soit le verdict qui sera rendu le 22 décembre, les plaignantes comme les accusés en sortiront en miettes et nous en voyeurs".

"En miettes" ! Que veut dire la chroniqueuse judiciaire ? Ne pense-t-elle pas que les victimes -elle rappelle que toutes deux ont tenté de se suicider après les viols présumés- sont déjà "en miettes" ? Ce serait injurier Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire chevronnée et sensible, de penser qu'elle ne connait pas la fonction réparatrice d'un procès. Pourquoi, ici, ne semble-t-elle pas y croire ? Quant aux accusés, de deux choses l'une. S'ils sont acquittés, le procès leur aura rendu leur honneur. S'ils sont condamnés, alors qu'importeront ces miettes-là, en comparaison des miettes de victimes, que le procès aura contribué à réparer ?

Tout le monde, depuis #Balancetonporc, salue la libération de la parole. Mais le propre de la parole libérée, c'est qu'elle parle. Qu'elle prononce les mots. Les mots précis. Les mots crus. Devant des policiers, des juges, ou des journalistes. Charge à ces derniers, les journalistes, de répercuter cette parole. S'agissant de la description des faits reprochés à Georges Tron et Brigitte Gruel, il est intéressant de comparer l'article du Monde à celui, sur le même sujet, de Mediapart.

"Au commencement donc, écrit Robert-Diard, est un homme qui éprouve une fascination fétichiste pour les pieds des femmes et qui, sous couvert de réflexologie, ne résiste pas au désir de les saisir pour les masser avant de pousser sa main un peu plus haut." Et d'évoquer ensuite "des investigations tactiles" ou "des caresses pénétrantes".

Décrivant les mêmes faits, Michel Deléan, de Mediapart, s'efface derrière le récit de la victime, et écrit : "Brigitte Gruel se positionne derrière sa chaise, commence à la caresser et à déboutonner son chemisier, puis à ouvrir son soutien-gorge (...) Georges Tron prend sa main et la dirige vers Brigitte Gruel pour qu’elle la caresse, puis il lui introduit un doigt dans le sexe pendant que Brigitte Gruel lui caresse la poitrine".

Deux modes de récit. L'un tout en suggestion, l'autre qui appelle un chat un chat, et un sexe un sexe. Chacun des deux aura certainement ses défenseurs. Appréciant pourtant habituellement la délicatesse du style Robert-Diard, je le trouve ici, avec ses "caresses pénétrantes" et ses "investigations tactiles", totalement déplacé. Il minore. Il atténue la violence des viols. Il gomme les rapports de domination. Il se place, inconsciemment, du côté du violeur. Allons donc, Monsieur le président, ce n'était qu'un jeu de séduction. Des investigations. Des caresses. Nous nous comprenons, n'est-ce pas ? C'est un style d'avant DSK, quand on pouvait encore innocemment écrire "parties fines" plutôt que partouzes ou orgies.

Entendre les mots exacts, les prononcer, les retranscrire : oui, c'est violent. Aucun magistrat, aucun journaliste, homme ou femme, y compris moi-même ici, ne retranscrit ces détails de gaieté de coeur. C'est une violence aussi que, journalistes, lecteurs, nous nous infligeons à nous-mêmes. Et qui est peu de choses, comparée à celle qu'ont subie les victimes.

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Réflexologie plantaire, premières notions


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