Rosetta, Philae, colonisations
Le matinaute
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Rosetta, Philae, colonisations

Laissons-nous un peu aller, c'était beau comme la naissance d'un veau.

Va-t-il s'extraire de sa mère ? Va-t-il parvenir à se relever sur ses pattes ? Va-t-il partir explorer le vaste monde ? En suivant, toute la journée d'hier, le feuilleton Philae, je repensais à cette très belle scène de Bovines, le documentaire animalier d'Emmanuel Gras, en salle actuellement, qui nous fait assister aux premiers instants d'un adorable petit veau. Et ce décalage de 25 minutes, entre l'événement et l'instant où il nous parvenait, ce décalage si incongru, si inhabituel dans l'univers du temps réel, rajoutait encore de la poésie à cette épopée des espaces infinis.

Dans le rôle du veau, l'adorable petit robot Philae, évidemment, avec sa grosse tête fragile pleine de capteurs. Dans le rôle de la maman, Rosetta, forcément, Rosetta à la longue patience. Et dans le rôle du vaste monde, la comète Tchouri, territoire inconnu, hostile, malodorant, aux déclivités traitresses. Il y avait de l'innocence, dans cette histoire-là. On ressentait comme une revanche, à voir une cohorte d'astrophysiciens de l'ombre coloniser fiévreusement, toute la journée, l'antenne de BFM, à défaut de l'espace, piquer la place des politiciens et des commentateurs politiques, tous ces astrophysiciens aux visages et aux noms inconnus, si inconnus du système médiatique que Libé a même lancé un appel aux internautes pour les identifier.

Même Bernard Guetta, ce matin, sur France Inter, dans une très belle chronique (si si) se laissait lui-même coloniser par l'enfant dévorant Tintin qu'il avait été un jour, les portes de la fusée vont-elles se rouvrir, et auront-ils assez d'oxygène pour regagner la terre ? En une journée, il savourait dix revanches à la fois, revanche contre les eurosceptiques, évidemment, c'est de bonne guerre, mais aussi revanche du temps long sur le temps court. "Rosetta, c'est l'anti-Twitter" : entendez, la revanche du temps long (dix ans !) sur le temps ultra-court qui feuilletonnise, coupe en dés, et rend dérisoire, toute récit intellectuel, social, politique. Bon. On déchantera peut-être. On réalisera peut-être un jour que toute colonisation de l'espace est illusoire, et peut-être tant mieux. Mais quelques heures durant, Rosetta et Philae auront colonisé la médiocrité habituelle du récit que l'on nous inflige.

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