Quelques décentrements au centre de Paris
chronique

Quelques décentrements au centre de Paris

Somme toute, c'est bon signe, que les jeunes militants de Extinction Rebellion se fassent taper dessus de tous côtés. Du côté de l'ineffable cancérologue-exploratrice des mondes polaires en chambre Ségolène Royal, (qui appelle la police à taper promptement) comme du côté de certains Gilets jaunes, stupéfaits et aussitôt soupçonneux de voir la police ne pas taper assez fort.

Spécialiste des mouvements populaires et des insurrections, notre historienne préférée Mathilde Larrère elle-même, exprime des jugements contradictoires. A Reporterre, dans une interview titrée " le message politique n'est pas clair" (mais plus nuancée que son titre) ; dans Libération, où elle participait hier au Libé des historiens en compagnie de sa collègue Ludivine Bantigny, elle est plus positive. Mais ces incertitudes sont traditionnelles. Avant de s'engager dans le soutien aux Gilets jaunes, nombre d'intellectuels étaient en proie aux mêmes doutes.

J'ai fait hier place du Châtelet une incursion d'une petite heure. Trop courte, mais pourtant assez longue pour y assister, sous une bâche, entre les ballots de paille, à un débat sur le thème "la non-violence sert-elle l'Etat ?" Thème éminemment politique, et qui signifie explicitement que le mouvement est en doute perpétuel sur la stratégie qu'il a choisie. 

Mais j'ai surtout vu sur cette place un vaste espace urbain habituellement circulatoire, rendu à l'immobilité, à la micro-expérimentation de nouvelles sociabilités, aux délices de la répartition des tâches sur des plannings en carton d'emballage.  A quoi porte surtout atteinte cette occupation ? Aux circulations habituelles de cette place centrale de Paris, concédée (pour l'instant ?) à l'auto, à l'ancienne, par la municipalité parisienne. Pour quelques jours, on n'y circule plus. Pourquoi, vers quel but, y circulait-on auparavant ? Pourquoi y faisait-on du bruit, pourquoi y émettait-on des particules fines ? Où allait-on ? Ce trajet était-il vraiment nécessaire ?  Et moi, au hasard, où donc me rendais-je, la dernière fois que j'ai traversé en scooter la place du Châtelet ? Ce voyage était-il bien nécessaire ? Pourquoi, ce trajet, ne l'ai-je pas fait à pied, ou en bus, pour jouir du paysage ? Dans notre incessante bougeotte, où est le nécessaire ? Où est l'évitable ?

Je ne sais pas si ces questions constituent un message politique clair. Rendre à la déambulation, à la parole partagée, un espace affermé aux circulations machinales solitaires, je ne sais pas si ça sauvera la planète. Je ne sais pas comment se sauvera la planète, ni même si elle se sauvera. Mais décentrer son regard sur ses propres automatismes, après tout, est un premier pas comme un autre.

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