Oracle, mode d'emploi
Le matinaute
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chronique

Oracle, mode d'emploi




C'est grave. Très grave. Cela n'a jamais été si grave.
Mais pas désespéré, toutefois. C'est le matin des oracles. Breton face à Aphatie, Peyrelevade devant Demorand, Rameix (Autorité des Marchés Financiers) criblé de questions par Elkabbach: les voici tous au micro des radios du matin. Un ancien ministre, un ancien banquier, le secrétaire général de l'Autorité des Marchés financiers, tout ce qui est présumé savoir faire une division à décimales est réquisitionné d'urgence. Faillite d'une banque d'affaires américaine, vent de panique sur les bourses mondiales, la situation requiert les lumières des plus éminents spécialistes.

Et cette éminence doit d'abord être mise en scène. L'oracle n'est pas n'importe quel maitre-assistant en sciences économiques. Il doit montrer qu'il ressent toute la gravité de la situation. Pour lester ses oracles, il fait d'abord embrasser toute l'étendue de la perspective historique qu'il contemple. "La journée d'hier a été la plus grave depuis des décennies, je dis bien des décennies" insiste Breton. Mais rien n'est désespéré. Des mécanismes sont à l'oeuvre. Des institutions veillent. Les systèmes de sécurité sont huilés. Tout ce qui peut être fait est fait. L'oracle le sait. Savoir, est la première chose que l'on exige de lui.

Mais pas la seule. Car face à lui, l'intervieweur lui en demande davantage. L'intervieweur n'est plus un simple journaliste. En ces heures décisives, il se fait le porte-parole de l'angoisse de l'auditeur. Une peur immémoriale lui tenaille les tripes, sous-tend ses questions. Au dessus de sa cafetière, l'auditeur doit se sentir exprimé. L'auditeur, tel que l'imagine l'intervieweur : angoissé et autocentré. Quelles conséquences sur mon épargne, sur mon prochain emprunt ? Dans l'exercice de sommation d'oracle, le meilleur est incontestablement Elkabbach. "Cordonnier pas plus haut que sa chaussure, renacle d'abord son "client". Je suis un régulateur de marchés européen, et vous m'interrogez sur le principal assureur mondial, qui est américain". Mais peu importe. On le tient, on ne va pas le lâcher. "La récession approche ? Elle est déjà dans l'Europe, ou aux frontières de l'Europe ? Vous nous confirmez que le coût du crédit a déjà augmenté, dès hier ? Est-ce que les Etats-Unis s'affaiblissent ? Est-ce que vous pouvez, à quelques uns, jouer la digue, pour protéger les Français ? Est-ce que les Français sont protégés ?" "Pour autant qu'ils peuvent l'être" bafouille l'oracle, galopant sous l'orage de questions d'une brêche à l'autre, vainement cramponné à ses "certainement". Elkabbach, accablé: "Vous ne nous rassurez pas". Inquiéter et rassurer. Faire sortir de la boîte les démons grimaçants et les y faire aussitôt rentrer, domestiqués. Dur métier.

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