Matzneff, terrorisme : ces étranges étrangers
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Matzneff, terrorisme : ces étranges étrangers

Mais pourquoi donc est-ce un journal étranger, le New York Times, qui a publié une longue enquête sur l'indulgence de l'establishment français à l'égard de Gabriel Matzneff ? Et publié encore, quelques mois plus tard, le témoignage qui a conduit à la démission de l'adjoint à la culture de la maire de Paris Christophe Girard ? Eh bien la réponse est dans un long et passionnant reportage du site de la Revue des médias de l'INA, sous la signature de Mathieu Deslandes, auquel je vous invite à vous reporter. Pour résumer, à la base de cette enquête du New York Times, il y a, justement, une omerta française soft, un journal prêt à ne pas mégoter sur les jours d'enquête de ses journalistes, et un correspondant, Nori Onishi, nommé à Paris depuis cinq mois, et qui se pose une question toute simple : "Matzneff est l’auteur de journaux intimes remplis de détails sur ses relations sexuelles avec de très jeunes filles en France et avec des garçons encore plus jeunes aux Philippines ; comment est-il possible qu’il ne soit pas en prison ?"

Dans n'importe quel pays, à n'importe quelle époque, le regard porté par les hurons étrangers diffère du regard que portent sur eux-mêmes les journalistes autochtones. Parfois même, simplement, le fait de nommer les choses est ressenti par les locaux comme une insupportable violence. Est-ce à dire que le regard étranger renvoie à la société une image plus "juste" que le miroir national ? Les correspondants étrangers, eux non plus, ne parlent pas de nulle part. Ils observent les locaux avec le biais de leur propre bagage culturel, qu'ils ont apporté avec eux. Et la distance  est parfois mince, comme le souligne Mathieu Deslandes, entre "éclairer nos angles morts", et "plaquer une grille de lecture américaine". C'est particulièrement évident dans leur traitement de tout ce qui touche, de près ou de loin, aux questions de laïcité et de terrorisme.

Le même New York Times qui a mené cette enquête sur Matzneff a aussi titré, au soir de la mort de Samuel Paty, "La police française tire et tue un homme après une attaque meurtrière au couteau", semblant ainsi considérer que l'information essentielle était la mort du terroriste, plutôt que la décapitation du professeur. Ce titre a d'ailleurs très vite été modifié, de même qu'ont été supprimés, ces derniers jours, deux articles du Financial Times et de Politico, auxquels étaient reprochés des erreurs factuelles allant dans le sens de l'atténuation des attentats islamistes. "Aucune femme voilée n'a jamais mené d'attaque terroriste en France", écrivait faussement le premier, quand le second semblait manifester une insensibilité aux victimes du terrorisme. Comment interpréter le fait, sans précédent, que les deux organes concernés aient remplacé les deux articles supprimés, l'un par une lettre d'Emmanuel Macron (à laquelle furent aussi immédiatement reprochées des erreurs factuelles opposées), l'autre par un texte du porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal ? Ont-ils réalisé qu'ils étaient en train "de plaquer une grille de lecture américaine", plutôt que "d'éclairer nos angles morts" ?



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