Libé, et la fronde de David
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Libé, et la fronde de David

"Inquiétudes et débats de fonds à Libération" : sur deux pages, mes camarades de colonnes de Libé ont donc engagé une négociation publique avec leur futur ex-actionnaire le milliardaire Patrick Drahi, qui leur a balancé au printemps cet étrange cadeau : transférer le journal à un fonds de dotation, structure à but non lucratif, créé en août à son initiative. Initiative sympathique, mais dont "le groupe Altice n'avait pas jugé utile de nous avertir en amont" écrivent aujourd'hui diplomatiquement les journalistes de Libé, dans ce qu'il faut bien appeler l'amorce d'une négociation à ciel ouvert, avec Altice, et avec leur nouveau patron (nommé par Altice), l'homme de presse Denis Olivennes.  Au centre de cette négociation : le montant de la dotation de démarrage accordée par Drahi au journal, et des garanties sur le contrôle ultérieur de l'équipe sur les orientations de ce journal.

Une telle négociation (ou épreuve de force, comme on voudra) de l'équipe d'un journal avec ses propriétaires et ses actionnaires est sans précédent. Les enquêtes de la rédaction du Monde contre leur actionnaire Daniel Kretinsky avaient épaté par leur pugnacité. Mais il est apparu par la suite que ces enquêtes n'avaient rien pour déplaire à l'actionnaire principal, Xavier Niel, lui-même alors plongé dans une épreuve de force avec Kretinsky.

Il y a deux lectures de l'étrange cadeau de Parick Drahi. Celle d'un  Altice, tout entier dévoué à la liberté et à l'indépendance de la presse, sur le mode, "cette nouvelle structure garantit à Libération sa totale indépendance éditoriale, économique et financière." Et ne vous inquiétez pas pour la suite, on sera toujours là en cas de coup dur, promis juré, parole de tycoon.

En face, sont les mauvais esprits, les éternels sceptiques, au premier rang desquels l'économiste Julia Cagé, spécialiste incontestée du droit et de l'économie de la presse (par ailleurs présidente de la société des lecteurs du Monde), pour qui c'est une mauvaise nouvelle. "Le but de Drahi est très clairement aujourd'hui de se débarrasser de Libé, tout en défiscalisant une partie des dettes d'Altice". "À ce jeu-là il est doué", ce qu'elle développait ici-même au printemps. 

Si on me demande mon avis, ce que personne heureusement ne se risque à faire, je dirais que le plus solide garant de l'indépendance d'un media, c'est de ne dépendre que de ses lecteurs, ses téléspectateurs, ses acheteurs, ses abonnés, comme Mediapart, ou nous mêmes bien entendu. On n'a pas trouvé mieux. Mais le destin, l'histoire de Libé, l'ont orienté autrement.

L'équipe de Libé arrivera-t-elle à retourner, en la faveur de la constitution d'un media rentable et indépendant, cette histoire mal engagée ? Tout pronostic catégorique me semble prématuré. Bien malin qui peut prédire le score en cours de match. Car c'est un match. Chacun ses atouts, chacun ses armes, chacun sa tactique. Et dans ce match, la transparence totale (c'est à dire, en gros, le journalisme), transparence indispensable à la préservation du lien de confiance avec le public,  est la meilleure arme de l'équipe de Libé. Une sorte d'équivalent moderne, si je puis me permettre, de la fronde de David contre Goliath.

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