Interviews relues : ce moment où les journaux choisissent leur camp
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Interviews relues : ce moment où les journaux choisissent leur camp

"On comprend pourquoi ils sont subventionnés" : c'est la réaction lapidaire d'un tweetos

à notre enquête de cette semaine, sur la pratique de la relecture d'interviews par des politiques, qui en suppriment des passages, en rectifient d'autres, et parfois en rajoutent qui ne figuraient pas dans la version initiale. La pratique a été remise en lumière cette semaine par le rajout, par Manuel Valls, d'une phrase provocatrice anti-Hollande dans une interview accordée aux Echos par Myriam El Khomri, phrase qui n'a pas fini de produire sa réaction en chaîne.

Cette pratique est aujourd'hui quasi-universelle. Nous nous sommes arrêtés, dans cette petite enquête, aux ministres et présidents, mais la pratique est bien plus large. Quasiment plus aucune interview de dirigeant politique ou économique ne parait aujourd'hui dans la presse écrite, sans qu'elle ait été relue par l'interviewé lui-même, ses communicants, voire, comme dans le cas de El Khomri, ses supérieurs.

"On comprend pourquoi ils sont subventionnés" : en première lecture, cette réaction du tweetos pré-cité m'est apparue excessive. Quel rapport, après tout, entre cette pratique de relecture des interviews, et les subventions dont sont abreuvés les journaux français ? En fait, je crois qu'elle est profondément juste. Je m'explique.

A la différence de plusieurs de mes confrères, la pratique de la relecture des interviews ne me choque pas. N'importe qui devrait avoir le droit à la maitrise de sa parole publique, et les politiques pas moins que les autres. Il m'est arrivé, me trouvant en situation d'interviewé, de demander à relire les citations qui seraient placées entre guillemets dans ma bouche, quand je décelais dans les questions de l'intervieweur incompétence ou hostilité (voire les deux, si si, ça arrive). Et quand, dans une enquête pour @si -je parle d'enquête, car nous ne publions quasiment jamais d'interview écrite-, un interviewé, quel qu'il soit, sans distinction de statut ou de position sociale, nous demande de pouvoir relire ses citations, nous l'acceptons.

Ce qui est choquant, c'est de ne pas le signaler aux lecteurs. Dans la promesse implicite d'une interview, il y a cet espoir fou que l'intervieweur pourrait bousculer l'interviewé, l'emmener plus loin qu'il ne souhaite aller. Une interview idéale, c'est un match, dans lequel l'intervieweur, tout en permettant à l'interviewé de développer sa pensée, se donne toutes les armes pour dévoiler ses arrière-pensées, ses stratégies implicites ou secrètes, ses angles morts. La relecture et le droit d'amendement tuent cette promesse, en permettant à l'égaré eventuel de se relire à tête froide.

C'est à ce moment précis, en refusant d'étiqueter leur marchandise, que les medias choisissent leur camp : du côté de la classe politique, et pas de celui de leurs lecteurs. C'est à ce moment précis, que se révèle toute la nocivité pour l'information de la perfusion de subventions publiques, dans laquelle se trouve placée la presse institutionnelle. Les justifications qu'ils donnent sont d'ailleurs confondantes : signaler qu'une interview a été relue et amendée par l'interviewé, ce serait la "dévaluer", ou la "démonétiser". Mais non. Ce serait simplement l'étiqueter comme ce qu'elle est : un exercice de communication. Et éventuellement, donc, renoncer à neuf interviews sur dix ? Bien sûr. Qui s'en plaindra ?

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