De l'utilité d'Anne Sinclair
Le matinaute
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chronique

De l'utilité d'Anne Sinclair

Avantages de la réflexion collective : sur la question que je posais hier matin (pourquoi un simple croche-pied suscite-t-il une indignation que tant de mutilations peinent à déclencher ?) l'un d'entre vous, sur le forum, trouve une explication lumineuse. Parce que le croche-pied est, à l'évidence, intentionnel. Pour ce pied, pas d'esquive possible, du genre "je mettais le pavé à l'écart", "je n'ai pas visé la tête", ou "le coup est parti tout seul". Le croche-pied aura donc été aux violences policières ce que Vanessa Springora est à Matzneff : le révélateur inattendu, qui permet de s'autoriser à nommer ce que chacun avait sous les yeux, et se refusait à voir. Et soulage peut-être, allez savoir, des consciences longtemps bridées.

Ainsi le pouvoir doit-il feindre de bouger. Je dis bien, feindre. A la famille du livreur Cédric Chouviat, mort d'une fracture du larynx au cours d'un contrôle routier, qu'il a reçue hier matin, le ministre Christophe Castaner n'a concédé ni la prohibition, ni la restriction du plaquage ventral, ni même la suspension des policiers concernés. Paroles, paroles, paroles, bonbons et chocolats.

Voici donc Anne Sinclair qui découvre "par hasard" le croche-pied. Et Libé qui consacre sa Une à la fin du "flagrant déni" sur les violences. Et Le Monde, dans son édito, qui dénonce "ce qu'il faut appeler, sans s'encombrer de guillemets, des violences policières".

Aussitôt on se moque du Monde, de Libé ou d'Anne Sinclair, avec leurs yeux écarquillés à retardement. Les résistants de la première heure se moquent. Aude Lancelin se moque. Lordon se moque.  Gaspard Glanz se moque. Et il y a de quoi rire amèrement. "Ce qu'il faut bien appeler, sans s'encombrer de guillemets, des violences policières" : mais pourquoi se résigner à nommer les choses, camarades, alors que c'est la base du métier ? En désignant "ce qu'il faut bien appeler des violences policières", Le Monde ne se résigne pas seulement. Il nous signifie qu'il se résigne.

On peut se moquer. Mais sans oublier qu'une parole de dénonciation ou d'engagement porte d'autant plus qu'elle surprend dans la bouche de celui qui la prononce. Le cri soudain et inattendu de la conscience, l'exhibition -même surlignée- de la bonne foi révoltée, l'éditorialiste modéré qui, la mort dans l'âme, dénonce les violences de l'Etat qu'il chérit depuis l'enfance, porteront plus loin que la dénonciation militante mécanique, par ailleurs admirable de constance. Tout au long de son histoire, le mouvement communiste a toujours fait bon usage des compagnons de route. Tout au long des Années 30, la Jewish Telegraphic Agency documenta, avec un professionnalisme impeccable, les persécutions croissantes des Juifs dans l'Allemagne nazie. Mais les "grandes rédactions" occidentales y demeurèrent sourdes. Le New York Times finit même par résilier son abonnement à la JTA.  Cette parole était partiale, donc forcément suspecte. Ainsi la désolation du Monde, ou l'ébahissement d'Anne Sinclair, portent, autant qu'ils sont portés par, le retournement de l'opinion.

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