Daniel Cordier, et le mot interdit
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Daniel Cordier, et le mot interdit

Qu'on se le dise : Daniel Cordier, avant-dernier compagnon de la Libération vivant, était "libre" (c'est bien le moins, pour un compagnon de la Libération). "Libre de ses amitiés, libre de ses amours, car il avait décidé d'épouser son destin" énumère Emmanuel Macron dans la cour d'honneur des Invalides, lors de l'hommage solennel réservé à l'ancien secrétaire de Jean Moulin. Comme si le seul compagnon imaginable pour Cordier, outre la Libération, était "son destin". "Libre dans sa vie personnelle", confirme sur le plateau de CàVous Bruno Le Maire, dans son hommage personnel à "ce personnage fascinant". Sans que personne, sur le plateau, ne soulève le mystère de cette stupéfiante réticence à prononcer le mot "homosexualité".

Les politiques ne sont pas les seuls. Pudiquement, dans une première version de sa nécrologie, Le Monde évoquait à propos du jeune Cordier, "les tourments d’une sensualité qui le porte vers ses condisciples" et "le bouleversant aveu" qu'il livra plus tard de son homosexualité. Comme si l'homosexualité de Cordier, et l'homosexualité en général, ne pouvaient être que source de "tourments", "d'aveu", ou de "fascination". Quelques heures après parution, Le Monde a eu le bon réflexe (sans toutefois signaler la retouche) de faire disparaître "tourments" et "sensualité", et d'introduire le mot interdit, "homosexualité". Quant au "bouleversant aveu", il s'est dépénalisé, pour devenir simplement un "bouleversant récit"

Fascinantes pudeurs. Le Mariage pour tous, auquel Cordier se déclarait favorable dans un entretien de 2018 accordé...au Monde, en évoquant explicitement sa propre homosexualité, est légal depuis 2013. Et pourtant, il est impossible d'énoncer dans l'espace public que Daniel Cordier était homosexuel, et ne le cachait nullement. En 2020 encore, comme le souligne le magazine Têtu, un compagnon de la Libération ne peut pas être homosexuel.

Si je me permets d'évoquer tout cela, c'est que mon souvenir personnel de notre émission de 2009 avec Daniel Cordier -occasion qui m'a permis de serrer la main qui avait serré celle de Jean Moulin-, c'est la jeunesse. Le nonagénaire que nous avions alors reçu pour évoquer Alias Caracalla (vous ne l'avez pas encore lu ? Chanceux que vous êtes !) était joyeux, malicieux, jubilatoire, sans indulgence pour le jeune monarchiste d'extrême droite Action Française qu'il avait été. Tout le contraire d'une statue. Et tout cet épisode l'aurait fait certainement bien rigoler.


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