Bourdin, et Camille de Limoges
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Bourdin, et Camille de Limoges

"Merci d'être avec nous, nous sommes avec Camille"

, lance Jean-Jacques Bourdin, sur RMC. "Vous êtes en direct d'où, euh, Camille ?" "Je suis à Limoges." D'accord. Camille de Limoges, une auditrice parmi tant d'autres, nourrit ce lundi matin la matinale de RMC. Parmi tant d'autres ? Pas tout à fait. "Et alors, lance Bourdin, vous êtes rescapée d'Oradour sur Glane." "Je suis survivante du tramway d'Oradour" rectifie Camille. "Ouais. Vous aviez 19 ans". C'est important pour elle, de donner cette précision : le jour du massacre des villageois d'Oradour par la division Das Reich, le 10 juin 44, elle n'était pas dans le village martyr, mais dans le tramway, retour de Limoges. Dans cette région, qui entretient le souvenir du massacre avec une vigilance qui n'a jamais désarmé, cette nuance doit compter, on ne mélange pas. Mais Bourdin n'a pas le temps de s'y arrêter.

Pourquoi a-t-il appelé Camille, ce matin ? Parce qu'elle vient de refuser d'être élevée, sur demande personnelle de Manuel Valls, à la distinction de commandeur de l'ordre national du Mérite. L'équipe de RMC l'a sans doute lu dans Le Populaire, le journal local. "Vous refusez cette distinction. Et pourquoi, Camille ?" Elle la refuse, parce qu'elle ne veut pas recevoir de distinction des mains de ce même premier ministre, qui a fait passer la loi Travail au 49-3. Très respectueusement, l'ex-syndicaliste CGT, militante du Front de Gauche, l'a écrit au Premier ministre, à qui elle avait été présentée en 2014, lors d'une visite à Oradour :"Pas question d'accepter une décoration venant d'un gouvernement qui ne respecte pas les salariés". Bourdin : "donc, par solidarité avec le mouvement social contre la Loi Travail, vous avez refusé cette distinction". Camille : "Oui." Bourdin : "Voilà. Bah oui". Silence. Un interminable silence bourdinien d'une longue, très longue seconde. Bourdin pense-t-il quelque chose de ce qu'il vient d'entendre ? Pense-t-il à autre chose qu'à préserver l'audimat de RMC, à ne froisser ni les partisans ni les adversaires de la loi Travail ?

Mais il faut enchainer. Bourdin reprend : "Bah écoutez, euh". Re-silence. Decidément, les mots ne viennent pas. Quand ça veut pas, ça veut pas. On imagine tout ce qui se bouscule (peut-être) dans la tête du matinalier, les connexions neuronales dérangeantes, bouleversantes, qui s'établissent (ou pas) entre les fantômes de 44 et les manifs d'aujourd'hui, entre les Résistants du Limousin et les Nuits debout, entre les ruines majestueuses d'Oradour et les rues des villes françaises, aujourd'hui. On imagine toutes les portes que pourrait ouvrir cette association inattendue. On imagine toutes les questions que pourrait poser Bourdin à Camille Senon (car oui, la nonagénaire a un nom de famille) si on avait le temps de s'arrêter sur cette ligne droite, qui court de 1944 à 2016, cette ligne droite que rien n'est venu briser. Mais on n'a pas le temps pour autre chose que cette conclusion : "Nous allons voir, ça va faire réagir nos auditeurs. Merci Camille et bon courage" Ce qu'en pense Jean-Jacques Bourdin, on ne le saura jamais.

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