Arnaud, Jessica, Faustine, et les lecteurs du Monde
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Arnaud, Jessica, Faustine, et les lecteurs du Monde

C'est l'histoire d'un couple de Gilets jaunes, Arnaud et Jessica, rencontrés par Le Monde à Sens, dans l'Yonne. Il est cariste dans l'aéronautique, elle est mère au foyer, où elle s'occupe de leurs quatre enfants. Ils sont à découvert dès le 15 du mois. A Faustine Vincent, journaliste au Monde, ils ont dévoilé leur budget. Son salaire net, à lui, de 1493 euros. Leurs 914 euros mensuels d'allocations familiales. Et les APL. Et la prestation d'accueil du jeune enfant. Et leurs conclusions : ils n'y arrivent pas. Le reportage est paru le 15 décembre.

Aussitôt, dans les commentaires du journal, les lecteurs se sont déchainés contre le jeune couple, et accessoirement contre la journaliste qui en a fait une incarnation du mouvement. Dans le viseur des lecteurs du Monde, deux signes extérieurs de richesse : le chien, et les vêtements de marque que les jeunes parents persistent à offrir à leurs enfants ("les enfants sont tellement méchants entre eux s'ils ont des sous-marques" disait Jessica). Aux yeux des lecteurs, Arnaud et Jessica sont de faux pauvres, de mauvais pauvres, qui ne savent pas gérer leur budget. C'est le sens de la grande majorité des 1087 commentaires (à l'heure où j'écris).

Outre la moisson de souvenirs personnels (c'est fou le nombre de lecteurs et lectrices qui ont porté les anoraks de leur grande soeur, ou les pulls moches tricotés par leur maman) , c'est une profusion de diagnostics psycho-sociologiques -"le problème de cette famille semble effectivement le manque d’intégration sociale, de capital relationnel, de modèle et d'ambition bien plus que le manque d'argent" de conseils de vie  -"Si ils le voulaient, ils pourraient revenir a l'ecole en cours du soir et se former, ce qui leur donneraient de meilleures perspectives d'emplois avec de meilleur salaires" "Ce couple exige davantage de la solidarité nationale mais pourrait organiser une garde partagée avec d’autres pour permettre à la mère de travailler à temps partiel"  "Quand on n'est pas capable de faire vivre plusieurs enfants, on ne les créent pas." ou de tutos-conso "Indécent, c’est bien le mot à employer. Des forfaits de téléphone à meilleur prix existent. Les vêtements de marque? Mais on rêve! Il existe d’excellents vêtements hors des grandes marques et abordables"

Armée de ces édifiantes leçons de vie, Faustine Vincent est allée faire réagir une sociologue et un spécialiste des inégalités. "Ceux qui sont choqués sont issus des classes supérieures [surreprésentées parmi les lecteurs du Monde]. Cela relève d’une haine sociale et d’un mépris de classe" estime Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Quant à Arnaud et Jessica, « ils appartiennent à une catégorie de plus en plus identifiée : les classes moyennes fragiles, explique Jeanne Lazarus. Ils cherchent à s’accrocher au mode de vie de la classe moyenne : être bien habillé, avoir une part de plaisirs, ne pas être uniquement dans la contrainte. » Or, ce que leur renvoient les commentaires, c’est qu’ils ne devraient pas s’autoriser ces  "petits plaisirs". "C’est très violent, socialement. C’est une façon de dire qu’ils doivent se satisfaire de leur place ", poursuit la sociologue.

Ce second article, titré "Pourquoi le quotidien d'un couple de Gilets jaunes dérange les lecteurs du Monde", a explosé le record des commentaires du premier : 1303 (toujours à l'heure où j'écris). En appel, le commentariat du Monde confirme son verdict contre Arnaud et Jessica. Quant à Faustine Vincent, elle voit sa peine aggravée, sur le mode "est-il logique qu'une journaliste du Monde se permette de donner des leçons à son lectorat qui paye pour son salaire ? " (je n'invente pas, c'est le deuxième commentaire par ordre antechronologique ce matin).

Il arrive souvent, dans la presse en ligne, que les commentaires soient aussi intéressants que les articles commentés : c'est le cas ici. Ce torrent de réactions illustre parfaitement ce que nous décrivions dans notre deuxième émission sur les Gilets jaunes, avec Emmanuel Todd : le décrochage entre les "petites" classes moyennes, hantées par la chute dans la paupérisation (où elles ne sont pas encore) et ceux qui n'ont pas besoin de regarder les étiquettes de prix au supermarché. Simple décrochage ? Incompréhension, plutôt, hostilité, voire guerre froide. La télé n'a cessé, depuis un mois, de montrer la "violence" des Gilets jaunes. Arnaud et Jessica nous révèlent la violence silencieuse de tous les sans-gilet.

Accessoirement, si je peux me permettre un mot personnel, cela me confirme dans la conviction qu'il faut savoir déplaire à ses lecteurs. C'est une marque de respect envers eux.

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