Ambivalence de la trottinette
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Ambivalence de la trottinette

En finir avec l'anarchie. Chaque mot compte. "En finir" : on va sévir. Il faut éradiquer, exterminer, rayer le fléau de la surface de la terre. "En finir" une fois pour toutes. Et "l'anarchie", voilà l'ennemi. Mais quelle anarchie ? L'anarchie des marchés financiers, qui jette des milliers de salariés au chômage ? L'anarchie du marché immobilier, qui jette, elle, des milliers de ménages modestes hors de Paris ? Non. Le fléau, l'horreur absolue, c'est la trottinette électrique, devenue en quelques semaines l'ennemie prioritaire d'un jour de la maire de Paris. Laquelle a donc annoncé, que les trottinettes électriques devraient désormais être garées sur les parkings des deux roues, et leur vitesse bridée à 20 kilomètres heure (au lieu de 25).

Il est vrai que l'heure est grave. Une maman et son bébé de sept mois, ont été percutés -ils sont sains et saufs, merci. Une malheureuse pianiste de l'Opéra Garnier, percutée elle aussi, risque de perdre la souplesse de sa main. Nos enfants, et la culture, sont menacés. Les uns et les autres ont fait la tournée complète des télés d'info continue. Hidalgo démission !

Toute politique des transports (pardon, de mobilité) a besoin de ses repoussoirs. Ce fut la voiture. Très légitimement, la mairie a engagé une politique résolue d'expulsion de la voiture, ce qui lui vaut des campagnes de haine durables du lobby multiforme de la bagnole, et des énergies fossiles. Le combat étant en passe d'être gagné, c'est étrangement la trottinette, pourtant alliée théorique naturelle d'une politique de "mobilités douces", qui se hisse sur le podium des Malfaisants. Car l'inoffensif et ludique engin est aussi le cheval de Troie de l'ubérisation la plus sauvage.

La transparence absolue étant la règle sur ce site, je dois avertir mes lecteurs de ma poly-partialité, dans cette guerre des roulettes. Alternativement scooteriste, bobo à Velib avec et sans assistance électrique, trottineur électrique, et piéton, je bénéficie d'une multiplicité de points de vue (à synthèse problématique) sur le front de la mobilité de surface parisienne.  Précisons. Je fus naguère scooteriste. On me fit comprendre que j'étais à peine plus tolérable qu'un automobiliste. Le scooter est maintenant condamné aux très grandes occasions. Au cours d'une longue parenthèse enchantée, je fus aussi, avec bonheur, et en plein accord avec mes convictions, bobo à Velib. Mais la municipalité Hidalgo -la même qui aujourd'hui veut "en finir" avec le fléau- a réussi à casser le magnifique jouet construit par la municipalité précédente. Après une brève embellie, les parkings à Velib offrent de nouveau le spectacle désolant des selles retournées, comme dit le futur candidat Mahjoubi. Avec la trottinette, je crus découvrir la solution, durable et éthique. Mais à la découverte des infâmes  conditions d'exploitation des forçats du chargeur, et de la durée de vie moyenne d'une trottinette en libre service (28 jours, parait-il) j'ai consenti à investir dans une trottinette personnelle, qui n'encombre pas les trottoirs, ni les parkings de mes camarades scooteristes et velibistes.

La rencontre d'Anne Hidalgo et de la trottinette, c'est la rencontre du social-libéralisme gestionnaire et du capitalisme sauvage. Dans un monde idéal, c'est la mairie, qui aurait dû lancer des TrottLib de service public, avec bridage à la vitesse souhaitée, voies et parkings dédiés, et tarif préférentiel pour les étudiants et les chômeurs. On aurait pu trottiner durable, et éthique. Mais les mêmes medias qui pressent la mairie de sévir contre l'anarchie auraient sans doute jugé cette solution parfaitement ringarde.

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