20 h 19 : et le JT de France 2 montra un blessé
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20 h 19 : et le JT de France 2 montra un blessé

Et le journal officiel de la télévision d'Etat montre enfin une victime de violences. C'est lundi soir, à la dix-neuvième minute. Un adolescent de Strasbourg, qui faisait ses courses, s'est retrouvé avec la mâchoire fracassée par un projectile. Mais prudence ! On ne sait pas quel projectile. Ni d'ailleurs ce qu'il faisait là. Sa mère "assure que son fils ne faisait pas partie des manifestants", précautionne Anne-Sophie Lapix en lancement. L'incident "aurait eu lieu" alors que se tenait un rassemblement des Gilets jaunes, sur-précautionne la journaliste sur place. "Aurait eu lieu" : la journaliste de Strasbourg n'est pas certaine qu'il y ait eu  rassemblement des Gilets jaunes. Mais surprise : selon le commissariat lui-même, cité par France 2, le jeune adolescent "très visiblement, ne faisait pas partie de la manifestation". Tiens, le commissariat est donc d'accord avec la mère ?

Quand je dis "enfin", je ne plaisante pas. Nous avons fouillé toutes les archives des JT depuis le début du mouvement. Jusqu'aux exploits toulonnais du commandant boxeur Andrieux le 5 janvier, aucun sujet de JT de TF1 ou France 2 n'a été centré sur les violences policières. Ce faisant, on a épargné aux âmes sensibles les images de mâchoires ou de paupières fracassées, comme celle-ci. 

Il y en a des dizaines, que l'on peut voir sur le compte Twitter de David Dufresne, journaliste indépendant qui les signale méthodiquement au ministère de l'Intérieur depuis le début. On les voit partout. Sauf dans les journaux télévisés (chaines publiques et privées confondues, cette fois). Vous ne me croyez pas ? Notre enquête est ici.

Le constat de cette censure par les JT est d'ailleurs indépendant de toute appréciation sur la stratégie de maintien de l'ordre appliquée depuis deux mois. 93 blessés graves parmi les Gilets jaunes depuis le 17 novembre, dont 68 par des tirs de lanceurs de balle de défense, et au moins 13 qui ont perdu un oeil, selon le décompte de Libération : libre à chacun d'estimer que ce bilan est particulièrement lourd ou au contraire, s'agissant de la répression d'une insurrection dont certaines des principales figures souhaitent ouvertement le renversement du régime, qu'il est miraculeux que cette répression n'ai fait qu'un mort en presque deux mois (une octogénaire marseillaise atteinte par une grenade alors qu'elle fermait ses volets). Mais encore faut-il que les informations soient données. Et les images montrées.

Au lieu de quoi, comme chaque soir, le journal de France 2 a commencé par les images officielles du régime (les deux ministres chargés d'encadrer le "grand débat indépendant", l'annonce de la nomination de "cinq personnalités chargées de garantir son indépendance") et l'incontournable duplex devant les bâtiments officiels. Ce soir, c'est devant les bureaux du Premier ministre, et surprise de la soirée, ce ne sont plus "cinq garants", mais seulement "trois sages" dont la nomination est annoncée. Preuve de leur "sagesse" : ils seront nommés par les présidents de l'Assemblée, du Sénat, et du Conseil économique et social, "manière d'associer l'opposition et les syndicats, puisque le président du Conseil économique et social est issu de la CGPME", analyse sans rire la journaliste politique Valérie Astruc. Décidément, on n'est jamais déçu en regardant France 2.

Ce ne sont pas seulement les images de gueules cassées, que l'on épargne aux télespectateurs de France 2. Ce sont aussi certaines informations politiques. Le plus fascinant, c'est de voir comment l'information politique la plus importante, peut-être, de la journée de lundi, a échappé à la chaîne d'Etat. Je veux parler de la scission qui a éclaté entre Priscilla Ludosky et Eric Drouet. Deux des figures les plus suivies de la rebellion se déchirent désormais en public (ou presque : Ludosky a retiré son statut Facebook à l'heure où j'écris). C'est la meilleure nouvelle pour le pouvoir depuis longtemps. Mais s'il regarde ses télés, il ne le sait pas encore lui-même.

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