11 Septembre : voir ce que nous voyons
Le matinaute
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chronique

11 Septembre : voir ce que nous voyons

La photo est apparue le 11 septembre 2021, sur Twitter. Un bref instant, on est effleuré par le soupçon d'un montage : tout récit touchant au 11-Septembre est un paradis vénéneux de soupçons et de complots. Mais allons, tu sais au fond de toi que cette photo n'est pas un montage. Tu sais que cette cohabitation, dans la même image, de deux univers antagonistes (la paisible photo souvenir au premier plan d'un enfant blond qu'on imagine gavé de corn-flakes, et l'apocalypse en décor), cette cohabitation est possible. Aussi incompréhensible que cela paraisse aujourd'hui, nous sommes en état d'imaginer que les parents qui prennent cette photo, et les passants tranquilles dans le fond,  ne croient pas à un attentat terroriste. 

Bien entendu, ils voient les tours en flammes (le tweet nous dit que la seconde tour a déjà été frappée un instant auparavant), impossible de ne pas les voir, et c'est même la raison pour laquelle ils prennent la photo. Sans doute, l'instant précédent, l'enfant a-t-il observé à la jumelle, avant que ses parents lui demandent de poser. Mais ils veulent croire encore à l'incroyable accident au cœur de la superpuissance invulnérable, les tours sont encore debout, les pompiers vont intervenir, en hélico ou avec une très grande échelle de superpuissance, on est aux États-Unis après tout, tout va continuer comme avant, non non, on ne va pas basculer dans un nouveau siècle. Et l'an prochain, hop, on ira voir le film.

Dans la même famille, une autre photo  porte un message légèrement différent.  Adieu tourisme, nous voici dans l'économie, au cœur du monde du travail.

Celle-ci n'est pas une photo posée. Alors que les passants en civil observent, fascinés, la catastrophe, le livreur UPS en uniforme, lui, n'a pas le temps de poser. 11-Septembre ou non, il doit livrer un colis ce matin, et cherche l'adresse. La machine de l'économie doit continuer de tourner.

Je dois le choc de ces deux images à Guillaume Auda, grand reporter à France 5, qui les a postées le 11 septembre sur Twitter. Interrogé sur leur provenance, il m'a répondu : "Je me balade depuis un petit moment sur les internets autour du 11 sept. J'accumule et collectionne...20 après avoir “tout vu” je trouvais cela opportun. Ça raconte l'après-sidération..." 

Car dans l'après-sidération, il faut bien que la vie continue. La balade touristique, la vie économique, ne doivent pas s'arrêter. Mais si ces photos saisissent autant notre oeil sur-saturé d'images et de récits du 11 septembre 2001, tous mille fois plus dramatiques, c'est parce que celle de l'enfant Austin Sansone, on ne l'avait encore jamais vue, même si elle a émergé dès 2014, comme c'est raconté ici. Chacun plaquera des mots sur son propre choc. À mes yeux, si elle conserve ce pouvoir, c'est parce que dans cet instant unprecedented, elle montre, non seulement notre difficulté à croire ce que nous voyons dès que cela sort du cadre, mais même à voir ce que nous voyons. À chacun de transposer le constat à ses terreurs familières.



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