Pourquoi le 2e amendement américain ne sera (sans doute) jamais flingué
De Rembrandt à Tarzan
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chronique

Pourquoi le 2e amendement américain ne sera (sans doute) jamais flingué

[Archive] Plongée dans l'imagerie cinématographique du 2e amendement

Pendant la campagne présidentielle de 2016, Donald Trump avait tenu des propos menaçants contre sa rivale Hillary Clinton, qui espérait pouvoir réglementer le port d'armes. Notre chroniqueur d'alors Alain Korkos en avait profité pour examiner de très près le 2e amendement, et pour plonger dans la culture américaine des armes et son imagerie cinématographique.

[13 août 2016] "Hillary veut, de fait, abolir le 2e amendement. Si elle a la possibilité de choisir ses juges, vous ne pouvez rien faire, les gars. À moins que les gens favorables au 2e amendement, peut-être que si, je ne sais pas." Telle est la déclaration - approximative au point de vue grammatical - que fit Donald Trump mardi dernier, traduite ainsi par Libération : "Bien que, avec les gens du deuxième amendement, il y a peut-être une solution, je ne sais pas". Une déclaration comprise par tous comme un appel à la violence contre Clinton, voire au meurtre, car le 2e amendement est le texte qui autorise tout Américain à posséder des armes.

Gun Crazy (Le démon des armes)
de Joseph H. Lewis, 1950

1. Le texte et les juges

Si vous voulez en savoir plus sur cette histoire de juges et de 2e amendement, vous pouvez lire l'explication ci-dessous. Si l'idée même vous fatigue, vous pouvez sans remords l'enjamber d'un pas alerte et passer au chapitre 2. 

Les juges
Il s'agit des juges de la Cour suprême, qui est une ultime cour d'appel. Ses décisions, relatives à la Constitution ou aux lois des États-Unis, font jurisprudence. Elle compte neuf juges nommés à vie. L'un d'eux est mort en février dernier ; à l'heure actuelle on y compte quatre juges considérés comme conservateurs, et quatre considérés comme progressistes. Si Hillary Clinton est élue, elle nommera un nouveau juge qui sera forcément progressiste et elle pourra donc, c'est du moins ce que sous-entend Trump, influer sur une éventuelle abolition du 2e amendement à la Constitution des États-Unis. Ladite Constitution date de 1789, ses dix premiers amendements (the Bill of Rights) datent de 1791.

Le 2e amendement
« A well regulated militia, being necessary to the security of a free state, the right of the people to keep and bear arms shall not be infringed. »
« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, on ne portera pas atteinte au droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes. »

Le but de ce texte était de permettre aux milices locales de l'époque de lutter contre la possible tyrannie du gouvernement fédéral.

En vérité, Hillary Clinton n'envisage pas de modifier le 2e amendement ou d'en pondre un autre le rectifiant. Mais il est vrai que certains souhaiteraient modifier la législation sur le port d'armes. Pour ce faire, deux points d'attaque :

1. Le mot milice, qui suppose une organisation, devrait être compris comme excluant le port d'armes individuel.

2. Le mot people, considéré jusqu'alors comme un rassemblement d'individus, devrait être considéré dans le sens de représentants du peuple. À l'appui de ce raisonnement, deux citations. La première est le préambule de la Constitution :

« We the People of the United States, (…) do ordain and establish this Constitution for the United States of America. »
« Nous, le Peuple des États-Unis (…), nous décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d'Amérique

Car ce sont bien les représentants du peuple qui établissent la Constitution, et non le rassemblement d'individus.

La seconde citation est la fin du discours de Lincoln à Gettysburg en 1863 :

« It is rather for us to be here dedicated to the great task remaining before us (…) that government of the people, by the people, for the people, shall not perish from the earth. »

« C'est à nous les vivants de nous vouer à l'œuvre inachevée (…), de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre.»

Il faut bien reconnaître que l'argument consistant à considérer ici le mot peuple dans le sens de représentants, d'institutions, est un peu bancal puisque dans la deuxième partie de cette phrase nous avons deux fois ce mot ; le premier dans le sens de représentants (par le peuple), et le second dans le sens d'individus (pour le peuple). Alors, peuple ou peuple ? On verra plus loin que finalement, la question est de peu d'intérêt…

(Merci à toi, ô @sinaute qui n'a point enjambé d'un air dédaigneux cet historique encadré dont les traductions ont été assurées par l'irremplaçable Mrs Marple.)

Le démon des armes (Gun Crazy)
de Joseph H. Lewis, 1950

2. La culture et les images

Ça défouraille tous azimuts sur le territoire des Étazunis. On flingue en 2016 à Orlando en Floride (50 morts), en 2007 à Blacksburg en Virginie (32 morts), en 2012 à Newtown dans le Connecticut (27 morts), et tous les jours des péquins se font dézinguer au coin de la rue pour une poignée d'amphets ou de dollars. Pourtant, il est peu probable que ce fameux 2e amendement soit un jour interprété d'une façon qui permettra d'interdire aux individus de posséder des armes. Parce que les Américains adorent les flingues sous toutes leurs formes : revolvers, pistolets automatiques, pétoires à pompe ou pas à pompe, peu importe du moment que boum ! ça fait des trous dans la peau. Ils les aiment, car ils n'oublient pas que leur pays est né grâce aux armes. 


Des armuriers originaires de Suisse et d'Allemagne inventèrent, vers 1730 et dans le Kentucky, un fusil baptisé Long Rifle.


Plus léger et plus précis que le mousquet européen, ce flingot permit aux émigrants de chasser et de lutter contre les Indiens, les Français et les Anglais. Dans l'adaptation cinéma du Dernier des Mohicans, dont l'action se déroule en 1757 (pendant la Guerre de Sept ans), Uncas et Oeil-de-Faucon utilisent un Kentucky Long Rifle :

Le dernier des Mohicans, effroyable bobine de Michael Mann sortie en 1992


Lors de la Guerre d'Indépendance, qui dura de 1776 à 1783, les insurgés utilisèrent également cette pétoire à canon rayé :

Boîte de figurines à assembler et à peindre


Puis vint le temps de la conquête de l'Ouest et de ses mythes. Il ne s'agissait plus, alors, de lutter contre un tyran européen et d'obtenir l'indépendance, mais de protéger son petit mode de vie à tendance autarcique : attaques de diligences, raids indiens contre les fermes, salopards par douzaines qui rançonnent une ville, et l'inévitable Main Street avec ses duels entre héros porteurs d'étoile et malfrats souvent habillés de noir. Avec, en toutes circonstances, le flingue mis à l'honneur.

The Fastest Gun Alive (La première balle tue)
de Russell Rouse, 1956

The Hour of the Gun (Sept secondes en enfer)
film de John Sturges sorti en 1967
qui narre les aventures du sherif Wyatt Earp


Tous ces épisodes furent abondamment narrés par le cinéma. Mais avant cela, la peinture contribua à véhiculer des images de légende. Les deux plus célèbres artistes en ce domaine sont Frederic Remington et Charles Russell. Dans A Dash for the Timber (La fuite vers les arbres), de courageux cowboys ou prospecteurs sont attaqués par une bande de vils Indiens emplumés. Nos amis galopent vers nous, avant de se réfugier sous le bouquet d'arbres qui se profile à gauche. Ce tableau a été peint en 1889. Cette année-là, le Dakota du Nord, le Dakota du Sud, le Montana et Washington devenaient les 39e, 40e, 41e et 42 États de l'Union.

A Dash for the Timber par Frederic Remington, 1889


Dans Smoke of a .45 (Poudre d'un .45), Charles Russell nous montre des tricheurs aux cartes s'enfuyant après avoir raflé la mise, et ça pétarade dans tous les sens.

Smoke of a .45 par Charles Russell, 1908


Leurs calibres 45 sont probablement des Colt Single Action Army. Cette arme, créée en 1872, était surnommée Peacemaker, le Pacificateur. Elle est omniprésente dans les films de ouesterne.



Son grand concurrent est le Remington, créé en 1858.

Petit aparté
C'est cette arme que tient le lieutenant Blueberry en couverture de L'Homme à l'étoile d'argent :



Pour cette image, Jean Giraud s'était fort inspiré de la couverture du magazine Ciné-Bravoure n°144 octobre 1968. Avec une légère différence, puisqu'il remplaça le Colt à cartouches par le Remington qui se charge par l'avant du barillet :



Ciné-Bravoure était un magazine qui reproduisait, sous la forme de romans-photos, des ouesternes espagnols ou italiens. L'image qui figure en couverture du n° ci-dessus est extraite d'une bobine intitulée Dos mil dolares por Coyote (Un pistolet à la main dans la version française). Elle fut tournée en 1966 par l'argentin León Klimovsky.

Ce genre de magazine, diffusé uniquement en Europe (fin du petit aparté) trouve son origine dans les comics américains qui reprenaient, sous forme de BD, les aventures des cowboys des séries télé. Tous, sans exception, maniaient le flingue tant et plus. The Lone Ranger, le shérif Wyatt Earp (qui a vraiment existé), ou encore The Rifleman (L'Homme à la carabine).

Le Colt .45 Buntline de Wyatt Earp,
vendu sous forme de jouet

Regarde bien, petit, regarde bien…

The Rifleman par Alex Toth, 1963


Générique de The Rifleman, 1955


Admirez la position de la Winchester 1892 modifiée dans les mains de l'homme à la carabine. Un tantinet sexuel, izeunetite ? Admirez le regard, aussi. Un autre, qui utilisait une Winchester 1892 mais à canon scié, faisait encore plus fort dans le genre regard-qui-tue et c'est Josh Randall dans Wanted dead or alive (Au nom de la loi).

Générique de Wanted dead or alive


Winchester 1892 modifiée de L'Homme à la carabine
et Winchester 1892 à canon scié de Josh Randall dans Au nom de la loi

La passion pour les flingues survécut à la conquête de l'Ouest telle que racontée dans les films. Les armes ont continué de proliférer dans la vraie vie et dans les salles obscures, tenant parfois (comme dans Winchester 73, qui raconte l'histoire d'un fusil passant de main en main) un rôle égal en importance à celui des acteurs. Que l'on pense à la mitraillette Thomson de Bonnie and Clyde et des Incorruptibles, au Magnum .44 de L'Inspecteur Harry, à la mitrailleuse M.60 de Rambo ou encore aux armes SF de Men in Black.



Le cinéma est un formidable miroir des passions humaines. C'est un lieu commun que de le dire, ça n'en est pas moins vrai. Depuis le début de l'année 2016, au moins vingt-cinq films américains nous montrent des armes sur leurs affiches. En voici une douzaine :



Parce que les armes font intimement partie de leur histoire, parce que la NRA (National Rifle Association) est un très puissant lobby, il y a très peu de chances pour que l'interprétation du 2e amendement soit un jour modifiée. Les tueurs fous continueront de tirer dans les écoles, les boîtes de nuit et les centres commerciaux, les chaînes de télé ne cesseront d'en faire leurs choux gras, les fabricants d'armes et les armureries prospéreront encore et encore, et Trump continuera de jouer avec le feu.

Gun Crazy (Le démon des armes)
de Joseph H. Lewis, 1950


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