Metaverse, le paradis (artificiel) selon saint Zuck
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chronique

Metaverse, le paradis (artificiel) selon saint Zuck

Univers de tous les possibles ou enfer baudrillardien ?

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"Métaquoi ? Métavers, contraction de « méta-univers ». La promesse d'une simulation géante, d'un quotidien immergé dans le virtuel, qui tombe à pic après un an et demi de privations sociales." Thibault Prévost nous promène dans le dernier fantasme du fondateur de Facebook.

Mark Zuckerberg est un être à part, même parmi les multimilliardaires de la technologie. Alors que ses petits camarades, visiblement inquiets (à juste titre) de l'avenir de la planète, prévoient à leur manière la fin du monde en s'achetant des bunkers grand luxe en Nouvelle-Zélande, en s'entraînant à la sortie d'urgence en orbite, voire en s'imaginant déjà régner sur Mars (dont l'absence d'atmosphère respirable est pondérée par une séduisante absence d'administration fiscale), son eschatologie à lui, pour sauver le futur, s'appelle le Metaverse (en français, "métavers", et parfois "réalité étendue", mais ça vend vachement moins). Métaquoi ? Métavers, contraction de "méta-univers". La promesse d'une simulation géante, d'un quotidien immergé dans le virtuel, qui tombe à pic après un an et demi de privations sociales.

Fin juin, il a d'abord annoncé à ses employés que leur nouvel objectif à moyen terme - sous cinq ans- était de "faire prendre vie au métavers". Dans la foulée, les investisseurs ont été prévenus, puis les journalistes, via une interview au magazine tech britannique The Verge, dans laquelle l'énigmatique patron parle de sa "vision" en termes vagues, nous assurant toutes les trois lignes que tout ne sera plus jamais comme avant - Internet, les réseaux sociaux, la société toute entière, tout va basculer dans le Metaverse. Et tant pis pour les pisse-froids, comme ces gauchistes de Wired, Ars Technica ou Libé, qui remarquent que l'annonce intervient pile au moment où Facebook est accusé par le président Biden de "tuer des gens" (en refusant de modérer plus fermement les contenus antivax et conspirationnistes américains), et y voient un contre-feu allumé par le top management de la multinationale pour adoucir sa réputation de destructeur de démocraties - et remettre un peu de paillettes dans nos yeux.

Un mois plus tard, les actes suivent : le 21 août, Facebook a dévoilé Horizon Workrooms, la première brique de l'édifice. Une salle de réunion en réalité virtuelle, accessible via son casque Oculus Quest, pour que les cadres supérieurs du monde entier puissent retrouver, tranquillement assis chez eux, l'ambiance inimitable des heures passées à pourrir sur place pendant une présentation PowerPoint de résultats financiers trimestriels. The Verge a testé et approuvé, menant la conférence de presse du patron directement dans les limbes virtuelles. Prosternons-nous devant l'avatar inexpressif de saint Zuck : le futur du tertiaire (et du journalisme ?) s'écrit devant nos yeux impies. "Mouais", répond la presse tech, pas plus exaltée que ça (dans le Washington Post, une chronique merveilleusement passive-agressive qualifie même toute l'entreprise de "stupide").

Ne croyez pas pour autant que le métavers soit le dernier concept sorti des usines à disruption de la Silicon Valley. Si vous lisez de la SF, vous savez de quoi je parle : le mot arrive directement de l'an de grâce 1992, sous la plume de l'écrivain cyberpunk Neal Stephenson. Dans Le Samouraï virtuel, le méta-univers, contracté en "métavers", c'est l'alter ego virtuel du monde physique. On s'y balade sous la forme d'avatars et tout - vraiment tout- est possible, puisque programmable en code informatique. Concrètement, si Internet, la réalité virtuelle et les jeux massivement multijoueurs (GTA, World of Warcraft, ou l'immense EVE Online) couchaient ensemble, on aurait le métavers. Grâce à des combinaisons haptiques (qui permettent de ressentir physiquement l'expérience virtuelle)  ou des technologies encore inconnues, nous pourrions interagir avec ce monde exactement comme notre corps physique interagit avec notre réel en quatre dimensions. 

(Au cinéma), le métavers est presque toujours une dystopie, quand ce n'est pas tout simplement une prison.

Mieux, nous pourrions évoluer dans une galaxie de mondes simulés où certaines contraintes du réel n'existent plus - la gravité, par exemple. Un "univers parallèle de tous les possibles", s'enthousiasmait Le Monde plus tôt cet été. Pour les moins nerds, un enfer baudrillardien, une "hyper-réalité" (que le vidéaste Keiichi Matsuda illustrait parfaitement avec un court-métrage éponyme) où les règles de la publicité saturent l'espace des perceptions jusqu'à la crise d'angoisse. 

Depuis trente ans - sans compter l'improbable et visionnaire Simulacron-3, adapté à l'écran en 1973 par Rainer Werner Fassbinder- le métavers est un thème central de la science-fiction. Le cinéma le décline sous plusieurs aspects: noir et métaphysique (Matrix, Dark City, Johnny Mnemonic, Strange Days, Devs), surréaliste (eXistenZ, Inception), voire strictement ludique (les Tron, Ready Player One, ou le récent Free Guy). Une constante, cependant : le métavers est presque toujours une dystopie, quand ce n'est pas tout simplement une prison, dans laquelle nos héros se battent pour leur liberté contre de sombres entités démiurges. Dans la version originale de Stephenson, et dans la plus pure veine cyberpunk, le métavers est partiellement contrôlé par des corporations géantes, qui ont remplacé les États dans cet avenir au néolibéralisme achevé, et le code informatique fait loi. Réjouissant.

Le métavers est donc, aux yeux des cinéastes et romanciers qui lui ont donné vie, un concept profondément inquiétant, qui menace les fondations des sociétés démocratiques. Mais la boussole morale de la Silicon Valley étant détraquée depuis longtemps, on ne s'étonnera pas le moins du monde qu'une armée de PDG de la tech, incapables de détourner les yeux d'un fantasme de simulation totale, fasse tout pour lui donner vie. Dans le sillage de Zuckerberg, d'autres Avengers du virtuel se rallient progressivement à la cause : il faut bâtir le Metaverse, coûte que coûte. 

Devenir notre avatar de licorne ailée qui galope en orbite de Saturne. Et tout ça, rappelons-le, en cinq ans, pour respecter la vision du Zuck.

Microsoft et ses "jumeaux numériques"; le studio Niantic - qui, imperméable à tout trac, vend son projet en commençant par "le métavers est un cauchemar dystopique. Construisons une meilleure réalité"-; le fabricant de cartes graphiques Nvidia, qui propose son Omniverse; les géants du monde virtuel à monter soi-même Roblox et Minecraft ; Epic Games, le studio derrière Fortnite, qui expérimente déjà avec un proto-métavers; tous se ruent  à l'assaut de cet Everest technique pour faire partie du successeur d'Internet. Malheur aux vaincus. Ou, comme on peut le lire encore plus clairement dans Libé (pas le porte-voix zélé de la start-up nation), "il est urgent de rentrer dans le game", sans quoi la France se dissoudra dans un Moyen-Âge technologique éternel. Compris, jeune disrupteur ? Tout ça est un jeu, mais un jeu à gagner absolument. 

Et il va en falloir, de l'innovation, pour arriver au métavers - pardon, au Metaverse. Comme l'explique Andrew Bosworth, responsable de la nouvelle division Reality Labs de Facebook, créée pour l'occasion, "pour parvenir à notre version du Metaverse, nous devons construire le tissu conjonctif  entre ces espaces, pour abolir les limites de la physique." En gros, oublier qu'on porte un casque de réalité virtuelle et une combinaison haptique sur son canapé pour devenir notre avatar de licorne ailée qui galope en orbite de Saturne. Et tout ça, rappelons-le, en cinq ans, pour respecter la vision du Zuck. Mais alors, à quelle distance se trouve-t-on d'un métavers fonctionnel? Cette question floue, le chercheur Matthew Ball se l'est posée exhaustivement en juin dernier avec une série d'articles (passionnants) sur l'état de l'art de la technique. Et concrètement, on se trouve à la fois proche et très loin des fantasmes du Zuck et de ses copains.

Proche, car plusieurs briques techniques importantes sont déjà là - réalité virtuelle embryonnaire, cryptomonnaies, NFT, 5G, puissance de calcul, simulations massives regroupant des milliers d'avatars simultanément... À ce stade, une économie du métavers fonctionnelle est à portée de rêve. La même sérénade depuis environ 35 ans, rappelle Wired - celle d'une révolution juste là, au coin de la rue. Mais qui n'arrive jamais. N'en déplaise aux théoriciens de l'économie politique, une place d'échange ne suffit pas à faire émerger un monde. Et nous sommes loin d'atteindre ce moment symbiotique où le virtuel devient indissociable du réel. En 2021, ça fait maintenant sept ans qu'Oculus et ses casques de réalité virtuelle (rachetés par Facebook en 2014)  doivent changer le monde. Aujourd'hui, après des milliards de dollars d'investissement, le dernier-né de la firme, l'Oculus Quest 2, donne toujours le mal de mer à une large proportion d'utilisateurs. Passer des jours entiers dans le Metaverse, c'est pas pour demain.

Au fond, peu importe. Au rythme "accélérationniste" de l'innovation et à grands renforts de loi de Wright, la question de la faisabilité technique du Metaverse rêvé par les oligarques de la donnée n'aura un jour plus d'importance. Fantasmé par des PDG aux fortunes incommensurables, conçu par des hordes d'ingénieurs bercés aux salades transhumanistes, cet espace finira bien par voir le jour

L'enjeu (...) c'est de parvenir à expulser les monopoles de la tech avant même qu'ils entrent dans le métavers, histoire qu'ils ne nous fassent pas le coup une énième fois.

Et ce malgré les réticences initiales de la majorité des gens, qui tend à préférer le monde réel à ses ersatz - mais le consentement, ça se fabrique, nous souffle Chomsky. Ce qui risque de sacrément compter, en revanche, c'est de formuler le plus tôt possible une critique politique de ce monde en gestation, qui risque de se rendre trop rapidement incontournable pour en contester la gouvernance - comme le web social ou l'Internet mobile, ces mondes virtuels devenus hégémoniques, gouvernés et autorégulés par quelques oligopoles.

Heureusement, du côté de la presse tech, la technolâtrie a fait long feu et le déterminisme technologique des PDG californiens, qui tentent de faire passer leur projet politique pour une mutation naturelle du "progrès", ne passe plus. L'enjeu, rappellent les camarades néo-Luddites de Wired, c'est de parvenir à expulser les monopoles de la tech avant même qu'ils entrent dans le métavers, histoire qu'ils ne nous fassent pas le coup une énième fois (de Gutenberg au métavers, l'histoire des technologies de l'information est une litanie de monopoles, nous rappelait en 2019 Félix Tréguer dans son irremplaçable Contre-histoire d'Internet). 

Le Metaverse n'est pas un projet technique, c'est (...) une manière de conclure la transfusion néolibérale du pouvoir public vers le privé, vers le virtuel, pendant que la réalité pourrit lentement à l'extérieur.

L'enjeu, c'est d'anticiper les marginalités, d'entretenir un anticapitalisme du virtuel, en même temps qu'on dresse le portrait-robot du danger à venir. Ça tombe bien, d'autres nous ont devancé. L'émergence des premières simulations à grande échelle à l'aube du XXIe siècle, comme Second Life, a défriché le terrain de la critique sociale et politique ; outre-Atlantique, un philosophe de l'informatique comme Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle, alerte depuis vingt ans au sujet des "autocrates cybernétiques" tapis dans l'ombre des simulations immersives. On sait.

Il est tentant, écrit le Financial Times, de comparer les Gafam aux monopoles des télécoms des années 90, en pleine baston pour dominer sans partage la terra incognita du World Wide Web. Trente ans plus tard, une nouvelle frontière apparaît à l'horizon, et le péril a simplement changé de visage. Il faut donc les combattre, eux et leur vision du virtuel en silo, leur obsession pour les environnements propriétaires, fermés, spécifiques, eux et leur gestion centralisée, panoptique, eux et leur business model entre blitzkrieg économique et politique de la terre brûlée, qui ne connaît que le monopole comme horizon, et la dystopie comme imaginaire. Ne pas reproduire l'erreur tragique commise avec Internet, cet immense champ des possibles inauguré par des idéalistes du partage devenu, en à peine trente ans, un territoire balkanisé, un espace de surveillance constante à la signalétique autoritaire, un échappatoire consumériste où l'utilisateur est à la fois cible publicitaire, force de production et matière première.

Il faut contempler le vide absolu de la "vision" de Mark Zuckerberg, son idéalisme productiviste (rien n'existe au-delà de l'entreprise) qui ne poursuit pas d'autre but que sa rentabilité, pour parvenir à une conclusion simple : le Metaverse n'est pas un projet technique, c'est une programmatique d'accélération des inégalités. Une manière de conclure la transfusion néolibérale du pouvoir public vers le privé, vers le virtuel, pendant que la réalité pourrit lentement à l'extérieur. Et de faire emménager des légions de pauvres dans le paradis privé, où le soleil artificiel brille en permanence et où l'attention se convertit en monnaie. "Il n’y a plus de double, on est toujours déjà dans l'autre monde, qui n’en est plus un autre", prophétisait Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulations, "la simulation est infranchissable, indépassable, mate, sans extériorité." Sans marges. Sans frontières. Sans contours. Sans issue.

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