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Derrière le tuto anti-gauchiste de Papacito, tout un aréopage d'influenceurs néofascistes sévit sur Youtube. Leur rôle : être aux avant-postes de la conversion idéologique, quitte à aller chercher le sympathisant jusque chez des youtubeurs apolitiques.

C'est une métaphore bien connue dans les milieux militants de gauche : un nazi rentre dans un bar. On le laisse rentrer, il dérange personne, s'installe, boit une bière, paye et s'en va. Le lendemain, il revient avec un copain. Même scénario, aucun débordement. Un autre. Encore un autre. Et puis un jour, on pousse la porte du bar qu'on a toujours connu, et c'est un bar de nazis. Moralité : ne jamais laisser entrer un nazi dans ton rade. Ce bar, aujourd'hui, c'est le YouTube français : un svastika pendouille à l'entrée depuis un moment, on y beugle joyeusement le Horst-Wessel-Lied en faisant claquer ses bottes et on y passe en boucle des compiles de Legion 88, mais il y en a encore pour feindre de découvrir que l'ambiance a un peu changé récemment. Fiat lux.

Que deux youtubeurs d'extrême droite, Papacito et Code Reinho,  y mettent en ligne un tutoriel vidéo d'assassinat de gauchiste, en reprenant la grammaire YouTube de créateurs supposés "apolitiques" - mais parfois complices, on y reviendra-, surprend cependant : ce manque de subtilité est assez inhabituel pour un influenceur tel que Papacito, rompu aux balades sans parachute sur la slackline de la liberté d'expression. Est-ce pour autant une erreur stratégique ? D'un côté, le youtubeur (Ugo Gil Jimenez au civil) a été entendu le 16 juin par la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), après que le parquet de Paris a ouvert une enquête pour "provocation" au meurtre. De l'autre, les ventes de sa BD se sont envolées. Le facho cultive l'effet Streisand.

Profession: idéologue sous camouflage

Soyons sérieux. Qui, parmi ceux qui traînent sur le YouTube français, peut sincèrement feindre de découvrir les facéties burnées au sous-texte fasciste de Papacito ? Depuis ses premiers brûlots commis via son blog FDP de la mode, l'homme a dix ans de carrière dans le game de la provoc - une éternité dans l'espace-temps numérique. Pour les non-initiés, reprenons : Papacito est une machine à punchlines virilistes, fan des cottes de maille et des costards de mac des années 70, défend une Éducation nationale à base de marrons dans la gueule, regrette l'époque où on pouvait encore boire du pinard à même le tonneau entre deux charges de Sarrazins, met sur un piédestal des chantres de la non-violence comme Saddam ou Dutertre, trépigne devant le "choc des civilisations" comme on attend son tour aux auto-tamponneuses, et s'émeut à peu près constamment *ouin ouin* de la perte de virilité de la France *ouin ouin* et de l'avènement prochain d'un monde aux couleurs de l'arc-en-ciel *ouin ouin*. Et oui, au milieu de ce magma idéologique victimaire dégobillé avec un dictionnaire des synonymes de 1940 sous le bras, Papacito peut aussi vous faire marrer, aussi bien sur YouTube qu'en librairie (ses recueils de punchlines sont édités chez Ring, petite start-up dans la grande entreprise de respectabilisation du faf, dont le fondateur vient d'annoncer la mise en vente). Pour quelqu'un qu'on empêche (paraît-il) de parler, la bête est volubile.

C'est toute la subtilité du bonhomme : lui n'est pas là pour vous convaincre, simplement pour dédramatiser, un sujet après l'autre, un bon mot après l'autre. Comme notre bon vieux nazi du conte. Il n'est pas seul : sur le YouTube fasciste français - appelons-le FafTube-, qui n'est que l'une des "fachosphères" recensées en 2016 par David Doucet et Dominique Albertini dans leur enquête éponyme, plusieurs figures comme Raptor, Valek, Julien Rochedy ou Baptiste Marchais, recensés par Mediapart en mars dernier, ont éclos. Malgré les querelles de chapelles, l'objectif est clair : proposer un contre-modèle culturel à la gauche mitterrandienne et ses médias soi-disant hégémoniques - "un contre-Canal+ fun, dissident et réactionnaire", c'est lui qui le dit... sur Valeurs actuelles. Un modèle qui - et c'est là sa composante fasciste, nous affirme The Conversation- constate la "dégénérescence" de la communauté nationale, en identifie les causes idéologiques (la démocratie libérale, les luttes sociales, antiracistes, néoféministes) et propose d'en éradiquer les agents pour "régénérer" un ordre social imaginaire. Ce bon vieux temps uchronique où Clovis, Pétain et Vercingétorix pouvaient encore draguer dans l'ascenseur sans qu'on vienne les emmerder.

Concours de sourires sur le Youtube français

En quelques années, Papacito et ses copains fans de muscu et de Charlemagne ont mis en œuvre une redoutable stratégie de conversion sur le YouTube français, brillamment analysée par le journaliste de Marianne Paul Conge dans son enquête de 2020 Les Grands-Remplacés, lui-même inspiré par de précédents travaux sur les stratégies numériques des identitaires. L'humour tient une place prépondérante dans cette nouvelle bataille culturelle : c'est sous couvert de provocation, de trolling - que le web français a toujours chéri - que ces youtubeurs d'extrême droite occupent le terrain, infectant une sous-culture numérique après l'autre. Après un premier contact tout en rigolade, leur nouveau public, ferré mais encore indécis, est ensuite fidélisé grâce à un réseau de chaînes YouTube de "réinformation", serré comme une cotte de mailles : les algorithmes de recommandation, infatigables prosélytes, prennent alors le relais des recruteurs. Lorsque les conditions sont idéales, le message transite par certains sas médiatiques pour être testé en conditions réelles, face à un public qui ignore tout de cette grammaire trollesque venue du Web. Papacito a fait mine de poignarder un électeur de Mélenchon ? Des extraits de sa vidéo sont passés sur les chaînes d'info. Partout en France, on a rigolé un bon coup devant sa télé.  Level : complete. Le continuum médiatique fasciste s'étend désormais de Papacito au 20 Heures.

Passez une après-midi sur le FafTube, et vous aurez rapidement l'impression de croiser les mêmes personnages dans différents scénarios. On s'invite, se réinvite, on fait mumuse dans le même bain. Les influenceurs parlent aux influenceurs. Papacito, qui poste peu malgré ses 120 000 abonnés sur YouTube, aime se démultiplier, discuter boxe sur la chaîne Boxe Attitude ou casser la croûte chez Baptiste Marchais, pendant que ce dernier va découvrir des films d'animation japonais chez le Chef Otaku, parler métal chez Metalliquoi, discuter mécanique auto sur une chaîne d'aérographie (peinture à l'aide d'air comprimé). Sur sa chaîne, le moustachu Marchais, sorte de cowboy trumpiste en VF - et recordman de France de développé-couché - développe une esthétique agreste, débonnaire et ludique. Baptiste forge des couteaux avec Raptor, boit du pinard avec Bigard et du whisky avec Julien Rochedy, tire au calibre avec Papacito, lui rend la pareille en allant faire du béhourd (sport de combat inspiré du Moyen-Âge) sur sa chaîne, bref, Baptiste s'éclate, rit très fort, distribue les claques dans le dos. Et accumule de l'audience. Débarqué sur YouTube il y a neuf mois à peine mais très actif (41 vidéos, soit plus d'une par semaine), il est déjà plus suivi que Papacito (171 000 abonnés).

Parfois, plusieurs d'entre eux partent en vacances ensemble, plantent un drapeau ou deux sur un sommet enneigé, et filment le tout. Esprit de corps. Parfois, ils débarquent en équipe à l'assaut de nouveaux continents numériques. Valek, Papacito, MarvelFitness, Brunolesalé et ElRayhan jouent au jeu vidéo Among Us. Sauras-tu trier les influenceurs fascistes des apolitiques ? Bah non. C'est l'idée. De l'astronomie au médiévisme, de la mécanique auto aux mangas, de la boxe au fitness, les Avengers identitaires viennent montrer leur plus beau sourire partout, sans faire de vague, chacun dans son domaine de compétence.  Il suffit de voir le célèbre streamer de jeux vidéo Sardoche monter au créneau pour défendre Papacito, pour saisir l'efficacité de cette instrumentalisation (et la notion d'idiot utile). Avec des apolitiques comme ça, l'extrême droite n'a plus besoin de soutiens. On serait cynique, on oserait même penser que d'aucuns troquent la morale politique contre la promesse d'une vidéo virale.

Après tout, comme l'écrivait Frédéric Lordon il y a quelques semaines sur son blog, "l’extrême droite constitue une proposition politique intrinsèquement violente", un sas de défoulement lorsque les misères concomitantes au néolibéralisme deviennent intolérables. Cette violence présente un avantage structurel sur le marché numérique de l'attention, où la parole s'évalue en fonction de sa capacité à engager le public -le faire commenter, aimer la vidéo ou s'abonner à la chaîne. Aux yeux algorithmiques de YouTube, le c'était-mieux-avant néofasciste et sa solution en forme de Fortnite civilisationnel constituent une matière première de choix, dont la plateforme encourage la production et la dissémination (en tapotant de temps en temps sur les doigts des youtubeurs concernés : poignarder un mannequin, c'est censure, Papacito). YouTube se contrefout de l'éthique républicaine : dans son bar, tous les nazis sont bienvenus, ils consomment.

tuto influenceur fasciste

Une fois le chaland appâté avec du lol, ces influenceurs se retrouvent pour tailler le bout de gras sur des "chaînes de réinformation" sur-mesure. Sputnik, Putsch Media, TVLibertés, Boulevard Voltaire, Carrefour de l'Horloge, la petite dernière VA+... Sorte d'antimatière médiatique des Konbini, Brut ou AJ+, ces pure players de la haine multiplient des concepts d'émissions courtes taillées pour la viralité  - on appelle ça des #formats, en langage de créatif. Papacito y est chez lui partout, à vomir le déclin culturel et économique de la France sur tous les tons, quand il ne menace pas directement les rédactions de Libération ou Mediapart. Tout le monde vient téter au sein de la viralité : TVLibertés, trop heureuse de dépoussiérer son public et son image, organise des jouissifs "bistrots libertés", plateaux qui mélangent joyeusement les youtubeurs pré-cités et des figures de l'extrême droite. Fini la badinerie : on troque les discussions sur la série Nicky Larson ou le single malt japonais contre la fameuse tribune des généraux dans Valeurs actuelles et le risque de guerre civilisationnelle.

Le ton s'y fait docte, les langues s'y délient. L'extrême droite se gausse de son succès après vingt ans de colonisation des espaces numériques sans rencontrer aucun obstacle, malgré la vivacité d'un Youtube antifa parfois venu des mêmes terres numériques -notamment la communauté jeux vidéo. C'est que l'extrême droite, contrairement à la gauche radicale, peut jouir des œillades de plus en plus appuyées des médias grand public, de Sud Radio et ses plateaux de youtubeurs "patriotes" à Touche pas à mon poste chez Hanouna, où Baptiste Marchais, pudiquement décrit comme "amateur de viande", a fait forte impression le 6 mai dernier. Sans même parler de CNews, devenue en quelques années l'Étoile noire du néofascisme médiatique.

C'est au zinc d'un de ces apéros-fachos, sur TVLibertés, que les youtubeurs Christopher Lannes ("journaliste de réinformation historique") et Baptiste Marchais ouvrent grand leur manuel du petit influenceur fasciste, inspiré du succès de l'alt-right américaine en 2016 : pour "contrer la censure de YouTube", il faut "jouer avec les mots, jouer avec l'ironie, et c'est ce qui rend notre humour encore plus drôle (...) On peut, par un contenu qui est plus fin, plus évasif, amener ces gens vers du contenu plus politique, plus frontal." Du gramscisme numérique - occuper un territoire médiatique, le saturer d'un lexique propre (pensons "ensauvagement", "islamogauchisme" et autres joyeusetés) et ne négliger aucun recoin, du divertissement lolesque à l'émission de débat de deux heures entre philosophes.

Toujours pas convaincu ? Voilà ce que déclarait récemment Papacito au micro de Boulevard Voltaire : "Il faut des rabatteurs. Des gens qui viennent chercher des gauchistes dans les médias mainstream pour les ramener à des idées de droite qui s'affineront avec le temps. (...) La gauche a compris que j'étais précieux pour la droite puisque je fais le travail que la gauche a fait durant toutes ces années Mitterrand où elle a fabriqué par le ludique, par l'humour, par des personnages, des légions de gauchistes. C'est ce qu'on appelle le gramscisme. Mon compte Twitter a sauté, j'irai sur une terre de gauche, qui est Instagram, pour la droitiser. (...) Moi je veux convertir par le rire, la boutade, la punchline, les amener à s'intéresser à une pensée de droite."  Convertir des terres hostiles, de préférence en cotte de mailles.

Pendant ce temps-là, entre deux blagues, Papacito et le Raptor créent Vengeance Patriote, un groupuscule de 400 membres qui s'entraîne au combat avant l'effondrement de la République. Pendant ce temps-là, dans le vase communicant des médias mainstream, les droites, de Darmanin à Le Pen, représentent 75% des invités des matinales d'info au printemps, aux cris d' "on peut plus rien dire". Pendant ce temps-là, un sympathisant d'extrême droite réalise la prophétie de Papacito et colle une mornifle à Macron dans la vraie vie. Pendant ce temps-là, dans le monde trop réel, le terrorisme d'extrême droite a triplé en six ans en Occident. Pendant ce temps-là, nous disait Le Monde le 25 mai, les services de renseignements français voient l'ultra-droite étendre son emprise grâce à un "super outil de propagande" : YouTube. Ils seraient entre 2500 et 3500 en France, prêts à en découdre. Un nazi rentre dans un bar... Papacito connaît déjà la fin.

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