Elyze, le Tinder de l'apolitique
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chronique

Elyze, le Tinder de l'apolitique

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En trois semaines, deux parfaits inconnus ont constitué une base de données qui regroupe les opinions politiques précises d'un million de Français, sans que personne – journalistes comme régulateurs – n'y trouve rien à redire. Comme le scandale Cambridge Analytica semble loin…

Il était une fois deux étudiants de "grandes" écoles de commerce (HEC Montréal et ESCP Paris), Grégoire Cazcarra, 22 ans, et François Mari, 19 ans, qui voulaient résoudre le problème de l'abstention des jeunes à l'élection présidentielle. Leur arme : une application mobile qui "matcherait" l'utilisateur avec un candidat en fonction de ses opinions sur une cinquantaine de mesures politiques précises, façon Tinder - swipe à gauche si t'es contre le rétablissement de la peine de mort, à droite si t'es pour les légumes bio à la cantoche, et à la fin, sur un joli podium, l'appli te montre avec qui coucher pour qui voter, en fonction de ton degré d'adhésion. À concept viral, succès fulgurant : la bestiole, baptisée Elyze et lancée le 2 janvier, atteint le million de téléchargements en quinze jours et squatte le podium des applis françaises les plus populaires sur les stores de Google et d'Apple. La semaine suivante, ses créateurs se payent un petit tour d'honneur des rédactions généralistes enthousiastes, sur l'air laudateur des p'tits-jeunes-connectés-qui-vont-réconcilier-les-jeunes-et-la-politique. Success story hexagonale, garantie sans regard critique (à l'exception, notable, de Numerama).

Pourtant, la polémique est juste au coin de la rue, si tant est qu'on tende le cou. Le 12 janvier, Jean-Luc Mélenchon est le premier à dégainer en révélant que lorsqu'un utilisateur d'Elyze se dit favorable à toutes les propositions, celle-ci lui propose de voter Macron. En cas d'égalité entre les candidats – imaginons que vous soyez d'accord avec huit propositions de Macron et de Poutou –, c'est encore le président sortant qui est placé en tête. D'autres utilisateurs découvrent que tous les candidats n'ont pas le même nombre de propositions. Que les classements affichés ne correspondent pas au pourcentage d'affinités avec le candidat. Que sur la quarantaine de candidats listés, seule une quinzaine est officiellement candidate et dispose donc d'un programme – pour les autres, Macron compris, Elyze se base sur des propositions formulées en 2017. Pour les fondateurs, la prédominance macronienne est un bug lié au langage de programmation. Une mise à jour plus tard, tout est oublié, affirme le cocréateur de l'appli François Mari – mais la nouvelle méthode fait apparaître d'autres problèmes, relève Libération. Nous y reviendrons.

Ce n'est pas terminé : le 15 janvier, le chercheur en cybersécurité Mathis Hammel s'introduit dans le code source d'Elyze et ajoute une proposition politique à Emmanuel Macron – "Virer Jean Castex et nommer Mathis Hammel à sa place". L'appli est à nouveau mise à jour par les développeurs, mais ça commence à faire beaucoup. Suffisant pour que le 17 janvier, la Cnil se réveille du coma et annonce qu'elle se réserve le droit de "faire usage de ses pouvoirs répressifs" en cas de manquements d'Elyze au Règlement général sur la protection des données (RGPD), sans préciser lesquels. Le 19 janvier, pour montrer patte blanche, Cazcarra et Mari publient le code d'Elyze en open source sur la plateforme Github. Désormais, chacun pourra ausculter le fonctionnement de l'application et signaler d'éventuels bugs. Tout va bien, alors ? Ben non, pas vraiment.

[…] en trois semaines, deux parfaits inconnus ont constitué une base de données qui regroupe les opinions politiques précises d'un million de gens, sans que personne – ou presque – ne moufte, alors que la conception d'une telle base de données est explicitement… interdite.

Entendons-nous bien : pour être un minimum digne de confiance, Elyze devait absolument être open source, sans quoi elle se résumait à une machine à voter algorithmique entièrement opaque – input, vos opinions ; output, une consigne de vote. La machine est désormais transparente, et tant mieux. Mais après les problèmes techniques, un autre souci se pose, fondamental : pour fonctionner, Elyze collecte des données personnelles. Sur Twitter, la chercheuse en cybersécurité Esther Onfroy les énumère : opérateur téléphonique, infos sur le téléphone utilisé, date de naissance, code postal et genre, le tout envoyé sur le serveur d'Amazon utilisé par les développeurs d'Elyze et regroupé sous un identifiant unique. Par la suite, chacune de vos opinions – d'accord, pas d'accord – est envoyée au serveur et consignée dans votre profil unique. Sur les 500 propositions disponibles, l'application vous oblige à donner votre avis sur au moins 25 pour vous dire qui voter, et ses créateurs vous encouragent à vous exprimer sur une centaine d'entre elles pour que les résultats deviennent réellement pertinents. Pour rappel, fin janvier, avant que l'application ne disparaisse des plateformes, elle avait été téléchargée par un million de Français. C'est considérable.

Pour le dire autrement : en trois semaines, deux parfaits inconnus ont constitué une base de données qui regroupe les opinions politiques précises d'un million de gens, sans que personne – ou presque – ne moufte, pas même la Cnil, alors que la conception d'une telle base de données est explicitement… interdite par l'article 9 du RGPD. Sans que personne (sauf Mathis Hammel, encore lui) ne relève que le croisement du code postal, du genre et de la date de naissance permet d'identifier quelqu'un avec 87 % de certitude, selon une étude de l'université Carnegie Mellon. Et sans que personne, dans les rédactions généralistes, n'ait simplement l'idée d'aller consulter les Conditions générales d'utilisation (CGU) d'Elyze, où on pouvait lire noir sur blanc que vos données, "anonymisées", pouvaient être transmises à... à peu près n'importe qui, en fait, et n'importe comment. Depuis, les CGU ont été amendées (mais les données peuvent toujours être transmises à des tiers), et les deux créateurs d'Elyze affirment au Monde, main sur le cœur, que jamais au grand jamais ils n'auraient vendu leur gigantesque fichier à un parti politique, mais qu'ils étaient disposés à transmettre leurs données pour des "recherches scientifiques" . Nouvelle preuve de bonne foi : la base de données collectées a été purement et simplement supprimée, affirment-ils. Tout va bien, alors ? Toujours pas.

Offrons à Cazcarra et Mari la présomption d'innocence. Ils sont probablement très bien intentionnés, droit dans leurs pompes et incorruptibles. Le problème c'est qu'à ce stade, personne n'a aucun moyen de le savoir, encore moins de le contrôler. Les CGU ont peut-être été amendées, mais à l'heure d'écrire ces lignes, on n'en sait rien (puisque l'appli n'est plus disponible sur les App Stores). La base de données a peut-être été supprimée, ou peut-être pas, on n'en sait rien. Peut-être qu'elle dort sur un disque dur. Prête à être transmise, ou vendue au plus offrant. Et les acheteurs ne manqueront pas. Rendez-vous compte du trésor sur lequel sont assis Cazcarra et Mari : les opinions politiques d'un million de Français.

 […] en tant que journaliste tech, il y a de quoi prendre un coup au moral. Parce qu'en six ans, un boulot d'enquête colossal, y compris en France, a été fait sur Cambridge Analytica et les "data brokers", sur le danger des campagnes numériques ciblées sur les plateformes du web et dans les anfractuosités du dark social […]

Mettez-vous à la place d'un parti politique ou, plus probablement, d'un intermédiaire, comme un courtier en données (data broker), dont le travail est de récolter des gros volumes de données et de vendre des logiciels de stratégie électorale à prix d'or aux partis politiques pour influencer des scrutins via des campagnes numériques ciblées. Depuis l'utilisation de la start-up Liegey Muller Pons (LMP) – depuis rebaptisée Explain – dans la campagne victorieuse d'Emmanuel Macron en 2017, et bien que leur influence sur le scrutin reste pour le moins limitée, ces logiciels sont incontournables. En 2022, ils s'appellent Qomon, Poligma, Hatis ; ils siphonnent les bases de données ouvertes (qui, précisons-le, ne sont pas  des données personnelles) de l'Insee, de la Caf, de Pôle emploi et de tout ce qui leur tombe sous la main pour, in fine, permettre aux partis d'envoyer des mails de propagande électorale sur-mesure aux électeurs indécis. Le "fichier client" d'Elyze, à trois mois du premier tour de la présidentielle, va forcément les intéresser. Et s'ils ne peuvent pas directement l'acheter, qui dit qu'ils ne tenteront pas de se faire passer pour un organisme de recherche scientifique pour l'obtenir gratuitement ? 

Ce dernier scénario vous rappelle quelque chose ? C'est normal. C'est ce qu'avait fait Cambridge Analytica, en 2016, pour siphonner les données de 87 millions d'utilisateurs de Facebook via un "test de personnalité"  conçu par Aleksandr Kogan, soi-disant pour mener une étude scientifique. Et à la fin, en 2016, c'est Donald Trump qui gagne. Et là, en tant que journaliste tech, il y a de quoi prendre un coup au moral. Parce qu'en six ans, un boulot d'enquête colossal, y compris en France, a été fait sur Cambridge Analytica et les data brokers, sur le danger des campagnes numériques ciblées sur les plateformes du web et dans les anfractuosités du dark social (Whatsapp, Messenger, etc.), sur leur rôle dans les élections aux États-Unis, en Espagne, au Brésil, en Colombie, en Malaisie et ailleurs, sur le risque des applis de profilage et la nécessité de réguler ce supermarché de la donnée politique.

Tout est là. On sait. Et pourtant, à la première occasion, une application comme Elyze, qui n'avance même pas masquée (contrairement à Cambridge Analytica), débarque avec un joli sourire, construit une base de données d'opinions politiques et cumule un million de téléchargements sous les encouragements de la presse généraliste et sous les yeux de la Cnil, sans que personne ne moufte – du moins pendant 15 jours, avant que la société civile ne sonne l'alerte. On a beau se souvenir qu'en France, le fichage des opinions politiques est un sport national, une telle complaisance a de quoi inquiéter. D'ailleurs, tant qu'on parle de bases de données d'opinions politiques, quelqu'un sait ce que vont devenir les 467 000 profils de votants inscrits à la Primaire populaire – "on a la plus grosse data", se félicite son organisateur – avec leur numéro de téléphone et leur carte bancaire (tant qu'à faire) ? Combien de temps les données vont être conservées ? Quelle utilisation en sera faite, au-delà des données personnelles "transmises au vainqueur pour l'aider à mener sa campagne électorale, si toutefois vous cochez la case en notifiant accepter cette démarche (il est donc possible de refuser)" ? Non ?  D'accord. Tout va bien, alors. L'important, c'est d'avoir la plus grosse.

 […] qui sont les fondateurs d'Elyze ? Pour quoi militent-t-ils, et comment ? Quels biais idéologiques ont-ils inconsciemment transposé dans leur algorithme de rencontre politique ? Spoiler alert : on est à bonne distance du prolétariat.

Fin janvier, la majorité des problèmes techniques autour d'Elyze ont (enfin) été traités par la presse généraliste, et certains, on l'a vu, ont même été résolus. Mais il est un aspect que personne (ou presque, Olivier Ertzscheid est déjà passé par là) n'évoque, c'est celui des biais idéologiques qui influencent la construction du dispositif Elyze et, en toute logique, qui influencent la consigne de vote que le système délivre à l'utilisateur. Puisqu'Elyze se voit comme le "Tinder de la politique", poursuivons l'analogie critique : la plateforme de rencontres amoureuses Tinder, derrière sa prétention à être un outil de mise en relation algorithmique neutre, est en réalité une machine à renforcer les inégalités de genre et les structures de domination patriarcales, comme l'ont montré les travaux de la chercheuse suisse Jessica Pidoux.

Tinder n'est pas un cas isolé : aucun algorithme, aucun logiciel n'est jamais neutre. Tous contiennent une rationalité politique et perpétuent les biais idéologiques de leurs créateurs, avec des conséquences parfois terribles sur ceux dont ils gouvernent les vies (comme l'ont maintes et maintes fois démontré Safiya Noble, Cathy O'Neil, Virginia Eubanks ou Timnit Gebru). Or sur le web, rappelle Ertzscheid, c'est l'idéologie de droite qui domine, de l'esprit des PDG des plateformes jusqu'au code des algorithmes qui les composent. Mais ça, les fondateurs d'Elyze l'ignorent peut-être, eux qui jurent être "neutres et apolitiques" et vouloir simplement "aider chaque utilisateur à mieux comprendre les projets de chaque candidat, sans en favoriser ou en défavoriser un". Faisons alors ce travail à leur place, et demandons-nous : qui sont, sociologiquement, les fondateurs d'Elyze ? Pour quoi militent-t-ils, et comment ? Quels biais idéologiques ont-ils inconsciemment transposé dans leur algorithme de rencontre politique ?  Spoiler alert : on est à bonne distance du prolétariat.

Sur le trombinoscope des fondateurs (Cazcarra, Mari, Wallerand Moullé-Berteaux et le Youtubeur Gaspard G), l'homogénéité des profils est saisissante. Des études en grandes (et chères) écoles en France et à l'étranger. Une hyperactivité (pour leur âge) dans la sphère médiatique et politique, jusqu'au sein de la majorité gouvernementale – l'un a interviewé Blanquer et Castex, l'autre est reçu au ministère du Travail pour fêter le premier anniversaire de son initiative 1jeune1solution, le troisième vient discuter de son essai Génération engagée au ministère de l'Éducation nationale… Une compulsion à entreprendre dans tous les sens – ici un "mouvement" protéiforme, là un média en ligne "transpartisan" qui fait aussi office de boîte de com' numérique comme l'époque l'exige –, une omniprésence du lexique de l'entreprenariat et de l'innovation à longueur de conférence TEDx, une absence quasi-totale de réflexion sur les inégalités structurelles et les luttes sociales. Bref, de jeunes bourgeois libéraux, aisés, urbains, bilingues en bullshit méritocratico-entrepreneurial, parfaitement à l'aise dans la start-up nation conçue spécialement pour eux et visiblement impatients d'accéder, à leur tour, aux sphères d'influence politique et managériale.

Elyze, c'est la politique bourgeoise incarnée dans une appli. Un monde hors des déterminismes sociaux où toutes les propositions programmatiques se valent, où le vote pour tel ou tel candidat se décide froidement, par simple addition de points, en bon esprit rationnel d'ingénieur apolitique.

En guise de "société civile", donc, des bourgeois prescripteurs, drapés dans leur habitus de sachants, qui fournissent (en toute bonne volonté) un outil pour apprendre aux moins biens lotis culturellement (comprendre : tous les autres) à voter correctement (comprendre : le plus loin possible des radicalités et des populismes, surtout ceux de la gauche anticapitaliste). Une sorte de B.A. civique incontournable de leur développement personnel, version startup du traditionnel rallye humanitaire en Afrique, avant de prendre leur envol vers les cabinets ministériels. Tout ça, rappelons-le, en toute inconscience, c'est le principe des biais.

Est-il surprenant, une fois ces profils dressés, de s'apercevoir qu'un bug d'Elyze favorisait Emmanuel Macron, président-sortant naturellement considéré comme favori à sa réélection et codé en premier dans l'algorithme de l'appli par ses concepteurs "apolitiques" ? Est-il surprenant, comme le soulignait Libération, que Yannick Jadot et Anne Hidalgo, incarnations d'une social-démocratie doucereuse parfaitement compatible avec l'ordre social néolibéral, complètent arbitrairement l'ordre d'entrée des candidats dans Elyze, malgré des intentions de vote respectives à 2 % et 5 % ? Tout cela, répétons-le, est parfaitement inconscient… et c'est précisément en cela qu'Elyze est fascinante : elle est le reflet technique de l'imaginaire politique dans lequel vivent sans s'en rendre compte Grégoire Cazcarra, François Mari, Wallerand Moullé-Berteaux et Gaspard G, radicalisés à l'extrême-centre mais convaincus d'être "apolitiques" – l'idéologie, en somme, des bénéficiaires du statu quo social.

Elyze, c'est la politique bourgeoise incarnée dans une appli. Un monde hors des déterminismes sociaux où toutes les propositions programmatiques se valent, où le vote pour tel ou tel candidat se décide froidement, au-delà des allégeances, des traditions et des sensibilités de parti, par simple addition de points, en bon esprit rationnel d'ingénieur apolitique (et au mépris des comportements électoraux dictés par la subjectivité et mesurés par le Cevipof, qui propose d'ailleurs son propre outil d'aide au vote). Un monde de pur instantané politique où "le jeune" doit voter, coûte que coûte, même s'il ne sait pas pour qui – il n'a qu'à voter Macron, c'est forcément mieux que rien. Mieux qu'un président révélé à la lumière noire de l'abstention. Un monde, enfin, où l'abstention des jeunes s'analyse exclusivement comme le bug d'un logiciel démocratique techniquement obsolète, qui se résoudrait par une bonne mise à jour et l'ajout de nouvelles fonctionnalités ludiques (ici, le swipe et sa boucle de récompense immédiate). C'est pratique comme explication, parce qu'un bug, ça se résout. Faire revenir aux urnes une jeunesse française politisée mais écœurée par la démocratie représentative, en revanche, ça demande un peu plus que des lignes de code.

Loin de "réconcilier les jeunes et la politique", Elyze est au contraire une machine à les aliéner un peu plus, à voter utile et pragmatique, sans imagination, sans horizon social vers lequel tourner le regard ni camarades et appareils de lutte avec lesquels affûter ses convictions. Une machine à matcher automatiquement des électeurs sans espoir à un président sans politique, d'un simple mouvement du doigt. Sans y penser.

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